L'esthète

Dans la tanière d’Emmanuel Cuénod, directeur du GIFF

Lorsqu’il ne parcourt pas le monde à la recherche du cinéma de demain, le directeur du GIFF vit dans un appartement entièrement réaménagé sur les hauteurs de Carouge

La Tambourine est un microcosme entre ville et campagne, un îlot d’immeubles modernes dans lequel Emmanuel Cuénod a patiemment construit son nid, après avoir déménagé une dizaine de fois. Derrière la façade anonyme, son intérieur se révèle bigarré, éclectique, à l’image d’une parenthèse rassurante dans une vie itinérante.

En cette fin d’après-midi, le soleil d’automne inonde la vaste pièce dans laquelle des parois ont été abattues pour dégager la vue sur le Salève. Moins de pièces, plus d’espace. Une large bibliothèque murale attire immédiatement le regard. Sur ses rayons s’amoncellent les écrits de ses compagnons, Cendrars, Dostoïevski, Nabokov, Pinget, Céline. Des auteurs qui ont bercé sa jeunesse, lui qui, dans une autre vie, a été libraire. Transmettre ses goûts, admettre qu’ils ne sont pas universels, Emmanuel Cuénod continue d’appliquer cet adage au GIFF (Geneva International Film Festival), qu’il dirige depuis 2013. «Je programme à partir de moi, pour les autres», glisse-t-il, l’air malicieux.

«Surprendre et émerveiller»

Sur la table en bois brut, son téléphone capricieux lui rappelle le rush dans lequel il est plongé. La 25e édition du festival démarre dans quelques jours. «La meilleure, sans doute, la plus difficile aussi», confie le directeur général de 44 ans qui gère aussi la programmation artistique. A l’époque où il fait le pari de réconcilier petit et grand écran, la cause est considérée comme perdue. Aujourd’hui, alors que le succès du festival est incontestable, il se bat pour repousser toujours plus loin le plafond de verre. «Tâche délicate à Genève où plus une manifestation grandit, plus il lui est difficile de grandir», lâche-t-il avec une pointe de sarcasme. Qu’importe, l’homme est tenace et négocie âprement chaque partenariat, chaque financement, chaque sponsor pour continuer à «surprendre et émerveiller» son public.

Barbe poivre et sel, regard ténébreux, Emmanuel Cuénod déambule, pieds nus, dans cette pièce qui fait à la fois office de salon, de salle à manger et de cuisine. Il confie son goût du risque, son organisation anarchique, rend hommage à son équipe, ce noyau dur sans qui le festival n’existerait pas. Cette année encore, l’offre du GIFF se veut «radicale». «Proposer à la fois des films, des séries et des expériences de réalité virtuelle, cela reste iconoclaste.» Cette année encore, les têtes d’affiche se succèdent: Xavier Dolan, David Cronenberg ou encore Rebecca Zlotowski. Loin de vouloir s’oublier dans ce rôle, Emmanuel Cuénod sait qu’il raccrochera un jour. En attendant, il veut que sa place soit remise en question à chaque édition, pas sur une période de trois ans comme le veut le mandat de directeur.

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«Vivre enfin dans le présent»

Posée sur le balcon, sa valise respire entre deux voyages. Le dernier, à Séoul, lui a laissé une impression étrange: «Ce mélange de retenue, d’overdose de technologie et de lâcher-prise une fois la nuit tombée est assez brutal, j’ai été soufflé.» De toutes les capitales mondiales, c’est Stockholm qui a emporté son cœur. Depuis qu’il y a rencontré sa compagne, il ne cesse de revenir dans cet archipel enchanteur où chaque île est un quartier. «Là-bas, j’ai l’impression de vivre enfin dans le présent, souffle-t-il. Les gens prêtent attention aux autres, les minorités ne sont pas vues comme des menaces, il y a une forme d’altruisme qui rassérène. Quand je reviens en Suisse, je réalise à quel point la société est conservatrice, fermée, pétrie de valeurs d’un autre temps.»

Dans son appartement, les traces de la Scandinavie se découvrent comme dans un jeu de piste entre les meubles en rotin et les tapis de jute. Bougeoirs et chandeliers en cuivre, coussins chatoyants et sous-plats multicolores, d’audacieux alliages habillent la pièce aux murs blancs. Son bureau, lui, est bleu cyan, sa chambre vert menthe. «Contrairement au style danois très froid et épuré, je préfère les couleurs chaudes du design suédois des années 30», raconte Emmanuel Cuénod. Son accessoire préféré: un poisson décapsuleur aux écailles de nacre, provenant de sa boutique préférée, Svenskt Tenn.

L’âne et le chat

De son ancien métier de journaliste, Emmanuel Cuénod a gardé l’amour du débat, un esprit de contradiction et un sens affûté des mots. Il n’est pas carriériste, mais ambitieux, pas introverti mais réservé, il précise, cadre, nuance sa pensée. Au quotidien, l’actualité politique lui donne parfois la nausée. «En Suisse, on aime faire durer le suspense en espérant que les problèmes se résolvent seuls. Quand je regarde notre retard en matière de congé paternité, je me dis qu’on va dans le mur.» Enfant des années 70, il se sait pourtant pur produit de la société individualiste. «Il y a des choses auxquelles j’ai du mal à renoncer, avoue-t-il. Mes déplacements professionnels par exemple, même si je sais que la planète en souffre. Heureusement que je ne conduis pas…»

Un scarabée en argent entoure son index, un autre, taillé dans une pierre turquoise, habille son annulaire. Des bagues de rockeur au cœur tendre, un brin mystique. Gage de vie éternelle dans l’Egypte ancienne, l’insecte sacré s’invite aussi sur les murs du salon. «Un pur hasard», souffle Emmanuel Cuénod, le regard plongé dans les reflets du tableau. Juste en dessous, un écran qu’il n’allume presque jamais. Le comble pour un directeur de festival de films et de séries télévisées. En la matière, The Wire reste à ses yeux un chef-d’œuvre absolu.

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Avide de liberté

Sur une table basse, flacons et bibelots s’accumulent: une vache sacrée originaire d'Inde, chinée dans la brocante du Festival de Locarno aujourd’hui fermée, un chat déniché dans la boutique d’un designer zurichois. «Ma fille rêve d’avoir les mêmes, grandeur nature, sourit-il, mais avec mes voyages je n’ai pas le temps de m’occuper d’un animal.» Derrière une porte placardée de posters, la chambre de sa fille de 9 ans dont il a la garde partagée, est silencieuse. «Depuis sa naissance, ma vie tourne autour d’elle, le reste n’est qu’accessoire, confie-t-il. Je n’aurais jamais imaginé que la paternité puisse être une expérience aussi puissante.»

Alors qu’il s’apprête à plonger de plain-pied dans le tourbillon du GIFF, le Genevois confie son attrait pour la figure du fantôme, qui flotte entre deux mondes. Il lui arrive même de rêver d’une vie dans l’anonymat d’un hôtel, sans attaches, pour jouir d’une liberté ultime… Laquelle? «Etre insaisissable», glisse-t-il juste avant d’enfourcher son vélo pour aller voir jouer Aïda au Grand Théâtre. L’opéra, il s’y est mis par amour et commence à apprécier.

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