L'interview

Tata Harper: «La cosmétique naturelle a désormais sa place dans le segment du luxe»

En dix ans, la marque de l’Américaine a conquis 80 spas d’hôtels et près de 600 points de vente dans le monde. Rencontre à Paris

Des teints frais, comme après une balade dans la campagne anglaise au petit matin. C’est ce qui se dégageait des visages en backstage du défilé Stella McCartney, à l’Opéra Garnier de Paris, le 4 mars dernier. Une brume Floral Essence dans la main, l’Américaine Tata Harper vaporisait les mines repulpées des mannequins pour un dernier coup d’éclat avant les projecteurs. «Stella aime que le maquillage soit le plus naturel possible. La qualité de la peau joue donc un rôle», lâchait la fondatrice de la marque du même nom basée dans le Vermont, chargée des soins de beauté pour le défilé automne-hiver 2019. Comme la designer de mode britannique, Tata Harper compte parmi les figures de proue d’une approche écoresponsable du luxe. Sa marque de cosmétiques, en vente entre autres au Melrose de Genève, à l’hôtel The Chedi à Andermatt et sur le site de Globus, a séduit en une décennie les adeptes de produits anti-âge efficaces, 100% naturels et non toxiques.

Née à Barranquilla en Colombie, dans une famille d’entrepreneurs, cette ingénieure en génie civil de formation a connu le boom de l’immobilier, notamment à Miami, avant de se retirer dans la campagne bucolique du Vermont, en quête de slow living avant l’heure. En 2007, le cancer du mari de sa mère la pousse à s’intéresser à tous les ingrédients controversés qu’elle consomme au quotidien. Elle réalise que même les produits les plus luxueux regorgent de produits chimiques synthétiques potentiellement toxiques. Faute de trouver des alternatives saines à ses soins anti-âge haut de gamme, elle décide d’en développer elle-même, avec l’aide de son mari, Henry Harper.

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Cinq ans seront nécessaires pour comprendre l’industrie cosmétique et chercher des botanistes et des chimistes qui partagent ses valeurs. Le domaine familial de 500 hectares devient un pilier du projet, avec la culture de certaines des plantes phares de la gamme – camomille, calendula, bourrache, arnica, reine-des-prés et luzerne, qu’elle intègre dans la majorité des produits qu’elle fabrique – et la création d’un laboratoire de production. En 2008, une première formule est finalisée: le sérum Elixir Vitae, composé de 38 ingrédients de haute performance conçus pour être la solution naturelle au Botox. La gamme compte aujourd’hui une cinquantaine de références. Autant de crèmes, sérums, masques qui ont en commun la richesse olfactive et bienfaitrice des dizaines d’actifs naturels qu’ils contiennent.

Comment évolue le rapport à la cosmétique aux Etats-Unis?

Si on exclut San Francisco ou New York, il reste très conventionnel, par rapport à ce qui se passe dans les pays scandinaves et en Australie. Les consommatrices commencent à s’éveiller au mouvement bien-être qui se diffuse autour du monde. Cela n’a pas encore eu de grandes répercussions, en particulier sur la législation liée aux ingrédients, qui reste nettement moins sévère qu’en Europe. Les marques dites propres émergent depuis deux ans. Pour certaines, c’est sans souffrance animale, pour d’autres sans paraben. Les concepts marketing portent souvent à confusion. Une marque végane peut laisser penser qu’elle est issue du potager, alors que cela signifie qu’elle ne contient pas de dérivés animaux, mais peut-être des ingrédients synthétiques controversés.

Vous êtes en pleine expansion européenne. Quels sont les territoires où votre marque a le plus d’écho?

En France, où les labels comme Ecocert rassurent des consommatrices qui cherchent le bio, le naturel, et ont perdu la confiance envers certaines grandes marques. Les Françaises sont très éduquées et exigeantes par rapport aux Américaines, qui cherchent juste des concepts rassurants sans approfondir. C’est sidérant de voir le nombre d’ingrédients synthétiques encore utilisés en cosmétique qui le sont aussi dans les voitures, comme les huiles minérales dérivées du pétrole ou les PEG (polyéthylène glycol), ces agents émulsifiants ou tensioactifs, parmi les plus polluants de la cosmétique pour l’environnement.

Quelles ont été les plus grandes difficultés pour se démarquer des marques conventionnelles?

Les laboratoires, les dermatologues et les prescripteurs que j’ai sollicités il y a dix ans ont tous tenté de me décourager. Ils étaient convaincus que les alternatives naturelles en matière d’additifs ne fonctionneraient pas et que in fine personne n’achèterait une marque naturelle haut de gamme.

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D’où le choix d’assumer toute la chaîne de fabrication vous-même?

Oui. A la même période où mon mari et moi avons eu nos deux premiers enfants, nous avons énormément investigué sur les dernières avancées de la chimie verte dans le monde. Au niveau des conservateurs, nous avons eu recours à des technologies allemandes très en avance pour remplacer les parabens et autres perturbateurs endocriniens. Pour remplacer les agents d’émulsion, nous avons essayé des cires d’arbres ou d’olives. Cela a été très long, mais payant. Seul bémol: nos produits se conservent moins longtemps: dix-huit mois, alors que la cosmétique conventionnelle peut les tirer jusqu’à cinq ans.

Votre approche maximaliste a aussi d’emblée positionné votre marque différemment.

D’une part, je ne voulais pas créer des crèmes bios baba cool, car je n’ai jamais été cliente de ces types de produits. Je cherchais à obtenir autant d’efficacité anti-âge que les marques conventionnelles haut de gamme que j’utilisais avant. D’autre part, j’étais d’emblée convaincue par l’idée de formules hyper-riches. La cosmétique a tendance à se concentrer sur un seul ou sur quelques ingrédients «héros», un moyen simpliste de raconter une histoire et de vendre un produit. Pour nous, la complexité est synonyme d’efficacité. Je crois qu’un soin doit être multitâche. Ainsi, dans chaque bouteille, nous concentrons plus de 40 ingrédients de haute performance qui ont chacun leurs spécificités.

La distribution à grande échelle est-elle une contrainte pour une marque 100% naturelle et non toxique?

Non, à partir du moment où nos formules sont mises au point, il suffit de gérer l’approvisionnement en actifs et matières premières au gré des commandes. Assumer en interne la totalité des étapes, des formulations à la mise en pot, du sourcing au packaging, permet de maîtriser la qualité autant que les flux logistiques. Nous avons agrandi notre siège de production trois fois ces dix dernières années et employons 170 personnes dans le Vermont. Les seules difficultés résident dans le fait de trouver de bons partenaires et des points de vente qui collent à notre philosophie dans le monde. Nous en comptons 565 actuellement, auxquels s’ajoutent 80 spas d’hôtels.

Quelles sont les pistes d’amélioration que vous aimeriez suivre?

Notre politique en matière de développement durable. A commencer par l’emballage. Le verre de nos contenants est recyclable, mais ce n’est pas le cas des pompes et des couvercles en plastique. Nous planchons sur l’idée de pouvoir recharger les bouteilles et les pots directement sur les points de vente. Je rêve aussi d’emballages en carton, à base de fibres de champignons ou de racines, qui soient compostables. Même si le marché du luxe n’est pas encore familier avec ce genre de gestes écologiques, j’espère montrer l’exemple.

En près de dix ans, vos formulations ont-elles évolué en phase avec les progrès de la science?

Autant que possible. Cet automne, on présentera par exemple la nouvelle génération de notre collection des SuperNatural, la plus concentrée et la plus chère de la gamme. On a fait un grand lifting des formulations qui dataient de 2010, avec une toute nouvelle technologie. On finalise aussi une déclinaison de nos produits exempts d’allergènes reconnus, type huiles essentielles, gluten, miel ou rétinol, dont le lancement est prévu fin 2020. Par contre, je n’ai toujours pas trouvé de solution satisfaisante pour une crème solaire. Cela fait quatre ans que je cherche un filtre minéral qui évite l’effet masque blanc sur le visage. La science de la chimie naturelle est parfois plus compliquée que la synthétique.

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Quelles sont les technologies les plus prometteuses?

Un neurotransmetteur présent dans plusieurs plantes, notamment une lavande d’Espagne, a la faculté incroyable d’imiter l’effet du Botox. Il ne paralyse pas, mais bloque les nerfs dans leur neurotransmission pendant vingt-quatre heures. Les résultats cliniques basés sur un usage quotidien confirment une réduction de la profondeur des rides. C’est révolutionnaire. Un cadeau de la nature. On suit aussi de près une technologie allemande basée sur une sorte d’amidon qui agit sur les cellules graisseuses de l’hypoderme en les redensifiant, ce qui favorise le volume et redessine l’ovale du visage. Travailler avec les meilleurs laboratoires du monde, être parmi les premiers à utiliser ces nouvelles technologies et multiplier les actifs aux effets avérés, cela justifie le prix élevé de notre marque. On ne prend pas de raccourci au niveau de l’efficacité.

Au-delà de l’efficacité des soins, vous cultivez une approche globale de la beauté…

J’ai dans mes gènes la rigueur des femmes latinos culturellement très portées sur le fait de prendre soin de leur féminité, dans toutes les couches sociales. Je crois que pour être belle il faut être disciplinée: bien dormir, bien manger, faire du sport, gérer le stress avec la méditation. Je pense que le plus important tient à une qualité de présence, ici et maintenant, surtout quand on gère une entreprise sans cesse projetée dans le futur. Je vis avec mes trois enfants de 6, 9 et 10 ans dans le Connecticut. Je passe deux semaines précieuses par mois avec eux, le reste du temps est partagé entre le siège de production dans le Vermont et la promotion autour du monde.

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