En découvrant pour la première fois la RM 36-01 de Richard Mille, avec son étrange bouton-poussoir au centre, impossible de ne pas penser à l’électro- aimant qui a sauvé le cœur, et la vie, de Tony Stark, ce play-boy mégalomane et héritier d’une usine d’armement devenu un super-héros: Iron Man.

Cette pensée n’a rien à voir avec la fonction de la montre, d’ailleurs: il s’agit juste d’une analogie de formes. Le garde-temps de Richard Mille a été conçu, non pas pour sauver une vie, mais pour calculer les G latéraux et longitudinaux lorsque l’on conduit un bolide dans des conditions extrêmes, avec des freinages brutaux et des coups de volant violents. Elle a été inventée à l’usage du champion automobile Sébastien Loeb. Mais cette montre-là, avec ce design-là, ne peut que réveiller en celui qui aura les moyens financiers de se l’approprier, un besoin d’identification à un héros puissant. «Quand on s’achète une voiture de course ou de collection, c’est parce que l’on s’identifie à Sébastien Vettel, à Fernando Alonso; quand on s’offre la montre que porte Sébastien Loeb, c’est pareil, souligne Richard Mille, CEO de la marque qui porte son nom. Et comme je m’astreins à ce que les pièces produites pour la vente soient exactement les mêmes que celle avec laquelle il va courir, ce phénomène d’identification est d’autant plus fort.»

Richard Mille connaît bien les aspirations cachées au fond du cœur des hommes: sa marque est née de l’un de ces rêves que l’on fait et que l’on repousse à plus tard, en se disant qu’un jour, sûrement, on l’accomplira. «Je n’ai pas créé cette marque par ego, mais pour faire ce que j’avais envie de faire, que je ne trouvais pas sur le marché et que je ne pouvais pas réaliser quand je travaillais pour d’autres marques, parce que leur culture, leur identité étaient un frein à ma créativité.»

Aucun frein dans la RM 36-01 si ce ne sont les coups de frein que l’on doit donner pour pouvoir tester les particularités de cette montre dans laquelle on plonge, comme si l’on pouvait se promener à l’intérieur. «J’ai toujours aimé la 3D, mais là, on y est vraiment! On est dans le futur, poursuit Richard Mille. Cette pièce nous fait entrer dans une dimension magique, qui est l’un des rôles de l’horlogerie.»

Quand on lui demande pourquoi ce bouton-poussoir au centre, il répond qu’il s’agissait de régler un problème d’étanchéité. «Le capteur 2 G est intégré dans une lunette tournante qui est déconnectée du mouvement. Si je voulais calculer les G latéraux et longitudinaux, je n’avais pas le choix. Or sur cette lunette, il n’y avait pas l’épaisseur nécessaire pour y mettre un bouton-poussoir. L’idée de le mettre sur le dessus est venue naturellement. C’est une montre de mec, poursuit-il: cet effet de mécanique empilée, ça parle aux hommes. Et ce bouton-poussoir, ça rappelle le cœur d’Iron Man. L’identification au ­super-héros, même si on n’en a pas toujours conscience, c’est ce qui nous hante tous les jours. C’est dans la nature de l’homme.»

«Le rêve d’être un héros? Vous touchez à la racine même de notre créativité! avoue Giulio Papi, fondateur et directeur technique de APRP (Audemars Piguet Renaud & Papi). Quand je crée, je puise dans ce rêve. Il y a toujours une histoire de survie dans l’acte de créer: c’est ce qui nous motive. En horlogerie, c’est un peu artificiel de vouloir créer un outil pour sa propre survie, car une montre mécanique n’est plus utile pour lire l’heure. On la trouve partout, l’heure: sur son iPhone, sur son micro-ondes… En réalité, je n’ai peut-être plus besoin d’une montre, mais cela continue à me faire rêver de prendre des bouts de matière brute, de les travailler, de leur donner une forme que j’ai imaginée, de mettre tous ces morceaux de métaux travaillés ensemble et que soudain cela fonctionne tout seul, je trouve ça magnifique! Lire l’heure ne devient plus qu’un alibi.»

Quand on évoque le mot héros, ou super-héros devant eux, c’est fou comme les horlogers, les concepteurs, les présidents de maison horlogère s’animent. Et il y a toujours une pièce dans leur collection qui sache entrouvrir la porte d’un monde imaginaire et fantastique.

Chez Vacheron Constantin, c’est la montre Métiers d’Art Mécaniques Ajourées qui joue le rôle de déclencheur. «L’esthétique est assez classique, mais dès qu’on prend sa loupe et qu’on regarde le mouvement avec attention, on entre dans un univers fantasmagorique. On dirait Gotham City!» souligne Christian Selmoni, le directeur artistique de la manufacture genevoise. Et si l’on prête attention au traitement de la fameuse croix de Malte, symbole de la maison, sertie exceptionnellement par un rubis au centre, on dirait un pectoral: c’est comme si l’on avait réuni Thor et Batman dans cet objet-là.

La Tambour Escale, l’une des dernières créations portant la griffe Louis Vuitton et présentée à Baselworld cette année, évoque elle aussi l’univers des personnages de la maison d’édition Marvel: avec sa piste d’atterrissage stylisée sur le cadran et la rapidité avec laquelle on peut changer de fuseau horaire avec le poussoir, on verrait assez bien cette heure universelle au poignet de Superman. «Quand on voyage pour affaires, aujourd’hui, on le fait de manière successive et fatigante. Le voyage idéal, c’est celui que l’on fait seul, par ses propres moyens. Un rêve absolu! Le héros idéal serait donc un dandy des temps modernes, qui piloterait lui-même son moyen de transport. Et la piste d’atterrissage, que l’on voit sur le cadran, c’est justement ce que voit un pilote d’avion», relève Hamdi Chatti, directeur Montres et Joaillerie de Louis Vuitton. Raison pour laquelle la marque a créé une heure universelle et non une heure du monde, dont le réglage demande quelques manipulations et donc du temps. L’heure universelle est faite pour l’homme qui se déplace vite et qui doit changer son fuseau horaire tout le temps. C’est la montre de l’aventurier. C’est l’immobilité contre le mouvement. C’est bien ce qu’on disait: une montre pour Superman.

On pense à lui, encore, devant la Hybris Artistica Master Grande Tradition Gyrotourbillon 3 de Jaeger-LeCoultre «C’est une montre qui évoque non seulement le savoir-faire d’une manufacture, mais c’est avant tout un objet de désir, souligne Daniel Riedo, le CEO de Jaeger-LeCoultre. Il est rare que l’on utilise du tantale pour faire le boîtier de ce genre de pièces, car ce matériau est très difficile à usiner. Il est extrêmement résistant, peu malléable: vous passez des semaines entières à travailler une seule boîte.» Quant à sa couleur, elle est quasiment extraterrestre: aucun acier n’est capable de la reproduire. «C’est presque un matériau de science-fiction!» note Daniel Riedo. En parlant de science-fiction, c’est l’univers dans lequel on plonge quand on laisse son regard se perdre dans le mouvement de ce Gyrotourbillon en trois dimensions qui tourne dans un espace clos. «Je me rappelle avoir présenté ce modèle à un client collectionneur qui l’a ausculté avec la loupe pendant vingt minutes, poursuit le CEO. Voyant son intérêt, je lui ai proposé qu’il la mette au poignet, mais il m’a répondu: «Surtout pas! Si je la mets au poignet, je ne dormirai pas cette nuit!» Cette réponse m’a fait penser à la passion des grands enfants pour les trains électriques: ils vont le regarder dans les moindres détails, en observer les moindres finitions. Ce tourbillon qui pèse moins d’un gramme avec ses plus de 120 composants et qui tourne dans l’air, c’est magique!»

Au titre de super-héros, Jean-Frédéric Dufour, président et CEO de Zenith, préfère celui de héros moderne. «Le super-héros, c’est un homme qui veut sauver le monde. Les héros, ce sont des gens qui veulent aller au bout de leurs rêves. On peut beaucoup plus facilement s’associer à cette image, relève-t-il. On sait très bien que l’on n’arrivera jamais ni à voler ni à soulever des immeubles pour aller sauver des dames. Mais quelle que soit votre échelle de valeur, et ce que vous rêviez d’accomplir, vous pouvez fixer vos objectifs de vie, devenir un héros pour vos enfants, vos proches, votre commune…» C’est d’ailleurs l’idée qui est derrière la montre Pilot Montre d’Aéronef Type 20 GMT 1903, créée en hommage aux deux frères Orville et Wilbur Wright, pionniers de l’aviation, qui furent les premiers en 1903 à effectuer un vol motorisé. «Vous imaginez à cette époque ce que cela signifiait de croire que l’on pouvait faire voler un objet plus lourd que l’air? Souligne Jean-Frédéric Dufour. En fabriquant cette montre, on voulait que les gens puissent s’associer à ces aventuriers de l’époque et leur rappeler qu’il reste des rêves à atteindre.»