philanthropie

Thierry Lombard: «Le bâtiment appartient à son propriétaire mais sa vue au public»

Interview de Thierry Lombard, président de la Fondation Lombard Odier

«Le bâtiment appartient à son propriétaire mais sa vue au public»

Engagement Interview de Thierry Lombard, président de la Fondation Lombard Odier

La Fondation Lombard Odier est partenaire des Journées européennes du patrimoine 2015.

Le Temps: Dans quelle proportion vous engagez-vous dans le patrimoine bâti?

Thierry Lombard: Dans le cadre de notre fondation, nous avons structuré nos activités pour ne pas couvrir trop de domaines, plus on est pointu dans son action, plus on a de résultats.

Nous avons décidé de développer trois orientations: favoriser l’entrepreneuriat auprès des jeunes, appuyer des projets dans le développement durable, ce qui constitue notre second domaine d’action. Quant au troisième, il concerne le secteur philanthropique. La philanthropie est un monde de passions et d’engagement, une pratique en pleine professionnalisation. La Suisse y a une place particulière, Genève aussi. Et nous œuvrons à ce développement de la philanthropie, ce qui explique notre soutien aux Journées du patrimoine. Genève ne serait pas Genève s’il n’y avait pas eu des terrains et des domaines qui lui ont été légués, permettant à la ville de rayonner au fil de ces derniers siècles.

– Comme tous les bâtiments de la place de Neuve, par exemple, qui sont présentés cette année?

– Oui. Ou encore le don de la famille Revilliod. Il est à l’origine du domaine de l’Ariana, espace ayant permis ultérieurement la construction du Palais des Nations.

– Mais ne peut-on pas imaginer que les propriétaires de ce type de domaine en pleine ville auraient été un jour expropriés?

– Connaissant la capacité de certains concitoyens à freiner toute initiative dans le domaine de la construction, on imagine les difficultés…

– Pensez-vous qu’il y ait une quête d’immortalité chez le donateur qui souhaite laisser la trace de son patronyme?

– Ce peut être aussi une marque de remerciement à Genève, qui a été une terre d’accueil et lui a permis de s’y enraciner. Un très bel exemple est la Fondation Brocher. Lucette Brocher, dont le mari était médecin radiologue, nous a laissé un patrimoine exceptionnel à la fin de sa vie, ainsi qu’une superbe propriété à Hermance permettant d’accueillir des chercheurs, d’organiser des symposiums dans le domaine de la médecine, de l’éthique et du droit sous l’impulsion de trois institutions académiques lémaniques.

– Est-il plus facile de mener à bien un projet financé par un philanthrope plutôt que géré par l’Etat?

– Oui cela permet d’aller plus vite, d’être plus souple, sans les contraintes auxquelles sont soumises les structures publiques.

– Comment les personnes désirant léguer leur domaine vous approchent-elles?

– Imaginez des personnes sans descendance: elles souhaiteront dialoguer avant leur décès de la manière de mettre en valeur leur domaine au service du bien commun.

– Que représente la pierre pour vous? Nous appartient-elle ou se transmet-elle?

– Il y a une belle citation de Victor Hugo dans ses Pamphlets pour la sauvegarde du patrimoine, qui dit en substance que le bâtiment appartient à son propriétaire mais sa vue au public: «Il y a deux choses dans un édifice. Son usage et sa beauté. Son usage appartient au propriétaire, sa beauté à tout le monde, à vous, à moi, à nous tous. Donc le détruire, c’est dépasser son droit.»* C’est grâce à Victor Hugo qu’ont été édictées les premières lois de protection du patrimoine.

– Pour vous, banquier privé, est-ce que la philanthropie est un devoir?

– C’est une responsabilité vis-à-vis de la société. Albert Lombard, qui était associé de la banque, disait qu’on doit répartir son temps et son engagement sur trois volets: la société, son activité professionnelle et sa famille. C’était son motto. Cet engagement vis-à-vis de la société représentait un tiers de sa vie.

– Le mécénat paraît être aujourd’hui une démarche active

– Dans l’exercice de cette responsabilité, vous pouvez en plus de donner de l’argent vous impliquer d’une manière plus personnelle. Lorsque la Fondation Philanthropia, destinée aux clients de la banque, rénove le bassin de Latone à Versailles, nous nous assurons que les entreprises concernées engagent des jeunes et les forment dans les métiers d’art. Car si demain vous n’avez plus ces compétences dans le domaine de la dorure, de la menuiserie, des fontainiers, le patrimoine de Versailles ne pourra plus être protégé et rénové.

Un ami qui travaillait pour le Patrimoine genevois m’a raconté qu’un jour, se rendant sur un chantier, il aperçoit une machine étrange. On lui dit qu’elle sert à couper la molasse. En fait, les ouvriers ne savaient pas lire les veines dans la pierre de manière à ce qu’elle ne s’effrite pas. La transmission du savoir-faire dans ces métiers d’art est fondamentale.

– Pensez-vous que la notion de patrimoine et d’architecture parle aux jeunes générations?

– Si vous prenez l’EPFL, il y a deux axes complètement opposés qui se sont développés ces dernières années: vous avez un million d’étudiants en ligne sur Internet qui n’ont plus de lien physique avec l’EPFL. Et en parallèle, il y a une dimension architecturale, une importance physique du lieu, tel le projet Under One Roof de Kengo Kuma. Dans le fond, dans notre société, le patrimoine bâti a toujours une grande importance…

* Victor Hugo, «Guerre aux démolisseurs!», 1832.

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