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Bottega veneta

Tomas Maier, l’homme «no logo»

Depuis sa nomination comme directeur artistique de Bottega Veneta en 2001, il a sauvé la société qui frôlait la faillite en lui conférant une forte identité stylistique et en faisant «tabula rasa» de ses signes distinctifs. Entretien avec le chantre de l’épure

Un nom court qui sonne comme une injonction douce. On apprendra d’ailleurs de cet esthète peu disert qu’il a retiré lui-même le «h» de son prénom Thomas, pour atteindre l’équilibre visuel et euphonique de ses nom et prénom. Une sobriété recherchée, lui qui déteste tant les excès, les logos et le «bling-bling».

Sa carrière s’inscrit dans une signification référentielle aux normes architecturales, construction-déconstruction, «défaire pour faire autrement un vêtement que tu es en train de réaliser, suivi par une équipe d’artisans qui travaillent en totale symbiose avec tes principes, en les discutant». Tomas Maier répète souvent que son travail ne pourrait avancer si les artisans de la Vénétie, avec lesquels il travaille, ne le suivaient pas les yeux fermés après avoir discuté du projet et compris sa faisabilité.

C’est Cristóbal Balenciaga, la référence des références pour lui. Son travail du vêtement féminin, de jour plus que du soir, est l’expression même d’un savoir-faire fascinant dont l’évidence est pourtant une somme importante d’exigences peu visibles.

Tomas Maier a travaillé pour ­Sonia Rykiel, Guy Laroche et Hermès, maisons qui toutes ont privilégié un travail de structure, utilisant des matières authentiques au service de leur clientèle.

Il est arrivé chez Bottega Veneta à un moment où tout était à refaire, après une période catastrophique: en 2001, alors que la société, au bord de la faillite, était rachetée par le groupe de François-Henri ­Pinault. En 2013, elle a dépassé le milliard de chiffre d’affaires. Thomas Maier a fait tabula rasa, coupant court aux logos extravagants et transformant radicalement l’image de cette marque, l’une des protégées du groupe Kering.

Le temps: Quand on pense à Bottega Veneta, les mots qui viennent à l’esprit sont: discrétion, subtilité et précision. Pour arriver à cela, il faut s’entourer d’artisans de valeur. Comment collaborez-vous?

Tomas Maier: La région de la Vénétie abrite un grand nombre d’artisans à la personnalité particulière, un peu hors du temps. D’ailleurs, vous devez vous adapter à leur rythme de travail et, petit à petit, les apprivoiser afin de bien travailler ensemble. Ils me soutiennent, et notre collaboration est de plus en plus forte. Il ne faut pas oublier qu’à mon arrivée, Bottega Veneta était au bord de la faillite, la confiance était à reconstruire. Mais c’est ensemble que nous avons fait de cette aventure une renaissance.

Vous travaillez aussi avec des artisans français. Est-ce une approche différente?

Ce sont des artisans qui excellent aussi dans leur domaine: le cristal, la porcelaine, le façonnage. Ils comprennent remarquablement bien le produit mais sont peut-être moins à l’écoute que les artisans italiens. Il devient alors plus délicat de les amener à emprunter d’autres chemins que ceux qu’ils connaissent. Les italiens seront plus enclins à tenter de nouvelles expériences et à adapter leur savoir-faire. Dans tous les cas, c’est le dialogue qui rend la création possible et abat les résistances et les doutes. De la communication jaillit le talent.

En italien, «Bottega» évoque un mot un peu désuet mais charmant qui signifie «échoppe».

Oui c’est vrai, il désigne les petits ateliers où l’on travaille le cuir, le bois, où l’on restaure les meubles…

Comment définiriez-vous cette marque?

J’ai tenu à m’imprégner des fondamentaux de la marque en remontant à son origine. Je me suis interrogé sur ce qui l’avait rendue célèbre et sur l’engouement des femmes pour ses produits. J’en suis arrivé à la conclusion que c’est par un savant travail de construction-déconstruction, qui a atteint son apogée dans les années 70 avec les sacs de cuir nappa canné, l’«Intrecciato» (c’est-à-dire tressé à plat pour plus de résistance) que l’identité de la marque est née. Voilà le paradigme de Bottega Veneta: intemporalité, résistance, originalité. Un bon investissement en somme.

Sans oublier la fameuse patine.

C’est vrai! Elle est présente sur la plupart des pièces que nous fabriquons, même les portefeuilles. L’usure les rend plus doux au toucher, inscrivant sensuellement la marque du temps sur le cuir. Les clients ont du mal à s’en séparer quand, après quinze ou vingt ans, ils doivent être remplacés. Cette patine est un peu l’empreinte de leur propre vie.

Les logos n’apparaissent que très peu dans vos collections. Pourquoi?

Je n’aime pas les logos. C’était déjà le cas avant que je ne travaille pour Bottega Veneta. Chez Hermès par exemple, la signature sur un sac est apposée sans ostentation. La qualité du produit Bottega se suffit à elle-même, pas besoin d’ajouts inutiles. Cette manie du logo est une réminiscence néfaste des années 90.

Vous êtes anti «bling-bling».

Tout à fait, mais il faut aussi savoir instiller un peu d’imprévu pour réveiller cette force tranquille, cette stabilité.

Pourquoi avoir ôté le «h» de votre prénom?

Je l’ai enlevé il y a 18 ans lorsque j’ai fondé ma propre société. Par souci d’équilibre graphique afin que le prénom et le nom aient le même nombre de lettres.

Ces qualités de précision, d’équilibre sont-elles innées ou vous ont-elles été transmises?

Mon père était architecte. Enfant, je l’accompagnais souvent et il a certainement influencé ce goût de la réalisation de projets. J’en mène souvent plusieurs en même temps: les collections homme, femme, les meubles, les produits d’intérieur, la collaboration et le planning avec les photographes. Mais aujourd’hui, je ne travaille plus avec la même impatience qu’à mes débuts. J’ai appris à aimer ces moments où les choses mûrissent, évoluent. Avec le temps qui passe, on peut améliorer un produit.

Cette notion de patience est aussi l’apanage du monde du luxe. En tant que client aussi, il faut s’en armer pour obtenir une pièce d’exception.

Oui absolument, quand vous commandez du sur-mesure, vous devez attendre. C’est très enthousiasmant de posséder un article unique. Vous le commandez tel que vous le désirez puis vous patientez. Mais quelle importance? Cet objet va vous accompagner pendant tant d’années! C’est pour cela qu’il est si spécial.

En quoi posséder un objet luxueux est-ce une expérience particulière?

C’est une expérience privée et personnelle. C’est un plaisir, une sorte de voyeurisme égocentré. Ce sont vos sens qui s’éveillent quand vous effleurez le daim d’un sac ou y plongez votre main, quand vous éprouvez sa légèreté sur votre épaule. Personne d’autre que vous ne peut ressentir ces moments. C’est une expérience qui vous est propre et c’est à mon sens la véritable définition du luxe. Il en est de même lors d’un défilé. En tant que spectatrice ou spectateur, vous ne pouvez pas véritablement comprendre la spécificité du produit. Tout va bien trop vite. Ce n’est qu’en vous l’appropriant que vous pénétrez les arcanes de sa création, que vous percevez le travail qui le façonne et que vous prenez conscience de sa préciosité.

Vous avez suivi vos études à l’école Waldorf. Rudolf Steiner a fondé cette école. Qu’a-t-elle de particulier?

C’est un enseignement qui ne laisse personne sur le bord de la route. Chaque compétence est mise en valeur. Cela peut être vos talents en art ou en jardinage! Le respect est la valeur suprême, et personne ne se sent inférieur aux autres. Je reste persuadé que dans la vie, tout est possible, vous pouvez réussir même si vous n’avez pas obtenu votre baccalauréat. J’ai fait toute ma scolarité à l’école Waldorf, de 6 à 19 ans. Ce fut une superbe expérience.

Vous aimez Yves Saint Laurent, mais vous êtes aussi un admirateur de Cristóbal Balenciaga. Quels autres grands stylistes du passé vous ont marqué?

J’aime la construction. Et celle de Balenciaga plus qu’aucune autre. J’aime les vêtements de jour comme les manteaux mais pas les robes de soirée. La maîtrise des habits de jour force mon respect ainsi que la simplicité et la beauté de la structure des manteaux Balenciaga de l’époque. Je suis un professionnel, je fais des vêtements depuis trente-cinq ans. Je sais que c’est ce «petit rien» qui fait qu’un modèle devient époustouflant: des manches aux proportions justes, un volume parfait, une grande maîtrise de la façon, le meilleur choix de tissu, le bon poids. J’ai visité le village natal de Cristóbal Balenciaga. C’était intéressant, car vous percevez avec plus d’acuité sa démarche et son inspiration.

Vous évoquez le choix du tissu: comment choisissez-vous vos matières?

Mon équipe se déplace souvent chez les fournisseurs pour dénicher de nouvelles étoffes. Mais nous créons souvent nos propres tissus et les faisons développer. C’est beaucoup de travail car chaque couleur, chaque matière doit voir le jour grâce à un suivi permanent. Tout est fait main.

Vous êtes très discret sur votre vie privée. Refusez-vous le star-system?

Le produit est la star, pas moi. Je considère qu’il n’est pas nécessaire de connaître la vie intime des créateurs. Un peu de mystère vaut toujours mieux qu’un étalage inutile.

Comme un jardin privé. Vous aimez jardiner?

Oui (rires), c’est une passion.

Il paraît que vous ne supportez pas le désordre.

C’est exact, surtout au bureau. Je crois fermement qu’un endroit vide met en valeur le produit sur lequel on travaille. Il devient plus lisible, car l’espace neutre autour ne le phagocyte pas. Même les boîtes de rangement sont blanches pour ne pas créer de parasites visuels. Tout doit donc être entreposé en permanence dans les armoires et les tiroirs.

Pour vos campagnes de pub, vous faites souvent appel aux photographes d’art, pour quelle raison?

Un photographe d’art va avoir un œil moins professionnel, il ne pensera pas seulement à mettre en valeur le produit et aura une approche plus globale. C’est ainsi que je conçois celle ou celui qui va porter mes créations, comme un individu d’abord. Le vêtement, l’accessoire ne fait que souligner sa personnalité, le ou la rend plus beau, plus belle. Je ne souhaite pas guider le spectateur sur ce qu’il voit dans l’image. Je préfère qu’il découvre une ambiance, une expression artistique avant la signature. Il la découvrira ou pas, c’est un risque à prendre. Comme au musée, vous avez le choix de lire la description de l’œuvre ou de vous laisser guider par vos impressions pour la découvrir et deviner qui en est l’auteur.

Pensez-vous que les tissus ont une voix cachée?

Bien sûr, ils bruissent mais peuvent aussi évoquer des sensations comme le confort, la fraîcheur, la sensualité… Certaines personnes développent de véritables addictions ou au contraire de la répulsion pour certaines matières, comme le cuir par exemple! Sur le site de Bottega Veneta, nous avons réalisé une vidéo sur la danse, le mouvement et le bruit du tissu. C’est étonnant l’harmonie qui en ressort.

Pourquoi la danse?

C’est le mouvement du monde qui nous entoure, des gens dans la rue. C’est une étude permanente des mœurs de notre époque, de nos peurs, de nos obsessions d’être parfaits qui nous rendent tristes. Cela m’attriste également, car je suis convaincu que ce qui est le plus important c’est l’élégance des gestes, de la démarche et non une focalisation sur certaines parties du corps, comme les tablettes de chocolat ou le poids. Les danseurs m’ont inspiré car ils ont un maintien du corps, un port de tête extraordinaires.

Lorsque vous dessinez vos collections, avez-vous quelqu’un à l’esprit, une personnalité?

Non, je n’ai pas de muse. Quand j’imagine la collection pour homme et pour femme, je pense à plusieurs personnes et à des attentes plurielles. Cela vient du fait que j’ai grandi avec une sœur, une mère, une tante qui avaient chacune leur personnalité. Elles avaient des morphologies et une notion de la beauté différenciées. Il faut toujours penser aux clients et à leur diversité en proposant plusieurs options, car tout le monde possède la beauté. Vous mettez alors en valeur ce que vous souhaitez montrer et n’avez pas besoin d’exposer ce qui ne vous plaît pas.

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