L'artiste

Tomás Saraceno, l’artiste araignée

Récemment à Milan, l’Argentin qui veut réveiller les consciences écologiques était invité pour célébrer le 20e anniversaire de sa bague B.Zero1

Tomás Saraceno a fait de l’écologie le sujet majeur de son œuvre. Une préoccupation qu’il traduit par de grandes installations poétiques qu’il élabore avec des philosophes, des biologistes, des astrophysiciens et des cosmonautes.

Au dernier Salon international du meuble de Milan, en avril, l’artiste argentin était invité par Bulgari pour fêter les 20 ans de sa bague B.Zero1, devenue l’une de ses pièces les plus iconiques. «Tout son travail parle de la relation entre les êtres vivants et l’univers. Sa sensibilité incarne cette expression intuitive du génie créatif», explique la maison italienne, qui lui offrait le Planétarium Ulrico Hoepli, l’endroit idéal pour un artiste qui parle des problèmes du monde d’aujourd’hui en cherchant des solutions dans l’espace profond. «Je veux donner du temps aux gens pour qu’ils puissent observer les choses. D’habitude, les visiteurs se précipitent. Ici, c’est impossible. La salle est plongée dans le noir complet. Il faut attendre que les yeux s’adaptent pour voir les toiles surgir petit à petit de l’obscurité. Cette exposition pose aussi la question de la lenteur. Aller trop vite, c’est passer à côté des œuvres avec le risque de se cogner contre les murs.»

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Espèces choisies

Les toiles dont Tomás Saraceno parle ne sont pas celles de la peinture. Les siennes sont tissées par des araignées, petites ouvrières patientes et talentueuses qu’il chouchoute dans son atelier de Berlin.

L’année dernière, elles avaient pris d’assaut le Palais de Tokyo, à Paris. A Milan, leurs structures étranges en forme d’aéronef ou d’architecture complexe se déployaient dans un espace plus restreint, tandis que sur le plafond en demi-sphère le projecteur du planétarium simulait le ciel étoilé au-dessus de la cité lombarde. Cette trajectoire des fils de l’univers aux fils de soie accentuant la magie irréelle du moment. «C’est merveilleux de voir comment la vie se connecte à l’intérieur de ce bâtiment. Quand je suis arrivé, il y avait déjà des araignées qui étaient ici chez elles. Certaines sont venues coloniser les toiles des animaux que j’avais amenés avec moi», reprend l’artiste devenu expert ès arachnides au point d’utiliser des familles d’insectes bien précises pour éviter de lâcher dans la nature des espèces invasives. «Le temps qu’elles prennent pour tisser une toile dépend de leur niveau de sociabilisation, car plusieurs araignées peuvent collaborer sur un même ouvrage. Cela peut prendre entre quatre heures et une semaine. Cette capacité qu’ont différentes araignées à travailler ensemble me fascine. Pour moi, ce mystère écologique représente une forme de beauté.»

Métaphore du lien

Et aussi forcément un moyen de tisser la métaphore du lien qu’entretiennent les humains entre eux. «La toile représente l’altérité et le temps que l’on offre aux autres. Les araignées se repèrent dans l’espace uniquement grâce aux vibrations. Elles ne voient rien et pourtant elles œuvrent ensemble. Parce qu’elles le doivent, parce que c’est la condition de leur survie. Il faut les observer, écouter ce qu’elles ont à nous dire. Pour moi, c’est aussi une manière de lancer un appel d’urgence au sujet de l’extinction massive des invertébrés, qui représentent 90% des animaux vivants sur la terre. Et de nous rendre attentifs au fait qu’il est important de les protéger de la race humaine», continue Tomás Saraceno, que certains définissent comme un artiste environnemental. «Aujourd’hui, on range tout dans des catégories. Mais si on considère l’échec de l’art et de toutes les disciplines à se mobiliser par rapport au réchauffement climatique en restant incapables d’admettre les comportements néfastes de certains êtres humains, alors oui, dans ce cas, je suis un artiste environnemental.»

C’est aussi ce que pense Olafur Eliasson, artiste danois lui aussi installé à Berlin, lui aussi patron d’un atelier entouré de scientifiques et dont l’œuvre tente d’éveiller les consciences face à cette catastrophe écologique programmée. «On se voit très souvent, on discute beaucoup et on partage des idées sur ce que devrait être l’art et comment en repousser les limites. Pour autant, je n’utilise pas mes toiles pour critiquer le monde dans lequel on vit, mais pour, petit à petit, trouver un moyen de mieux travailler ensemble. Tout le monde peut le faire, tout le monde doit le faire, car l’enjeu est trop important. L’humanité a beaucoup trop à perdre.»

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