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La tour Bel-Air, «projet désastreux pour Lausanne»

Un an avant la construction du premier «gratte-ciel» de Suisse, le rédacteur en chef de la «Gazette de Lausanne» dressait un véritable réquisitoire contre ce projet qui ferait de l’ombre à la Cathédrale

Un réquisitoire du rédacteur en chef de la «Gazette»

La tour Bel-Air, «projet désastreux pour Lausanne»

«Allons-nous vraiment, une fois de plus, laisser commettre à Lausanne, une de ces erreurs «monumentales» dont nous avons ensuite coutume de nous repentir, en déplorant amèrement qu’il ne soit plus possible de les réparer?

Allons-nous vraiment laisser sans protestation s’accomplir cette offense à la raison et au bon goût que serait la construction de la tour du Bel-Air-Métropole ?

Nos lecteurs sont déjà renseignés. […] Une tour d’habitation , dont la hauteur atteindrait 52 mètres au-dessus du niveau de la rue des Terreaux et 66 mètres au-dessus de la rue de Genève. (A titre de comparaison, rappelons que la tour du beffroi de la Cathédrale est haute de 57 mètres.)

Ce projet, à notre avis, serait un véritable désastre pour Lausanne et nous espérons de toutes nos forces qu’un mouvement d’opinion assez vaste et assez puissant se formera pour en empêcher la réalisation. […]

Vue du pont de Chauderon par exemple, la future tour du Métropole se profilera comme un énorme gratte-ciel américain, accaparant sur lui toute l’attention et rompant complètement l’équilibre du paysage urbain que forme notre ville. Non seulement, ce mastodonte de béton armé jurerait affreusement avec la tour de la Cathédrale, qu’il rapetisserait en l’écrasant de tout son poids, mais encore il achèverait de gâter la physionomie originale de notre ville, que nous avons laissé déjà compromettre par trop de maladresses architecturales. […]

Quand on contemple Lausanne du lac, on est obligé de reconnaître que c’est la Cathédrale, avec le jaillissement harmonieux de ses belles tours, qui est le point culminant de tout cet ensemble, s’étageant en gradins sur des pentes verdoyantes. Comment ne sent-on pas que cet ensemble risque d’être irrémédiablement défiguré par une bâtisse démesurée, qui détonnera outrageusement dans l’aspect général conféré à la ville par la nature et par la tradition? Comment les Lausannois ne seraient-ils pas froissés dans leurs sentiments les plus respectables lorsqu’ils verront un building mercantile se dresser en pleine ville comme pour narguer de sa masse insolente l’antique sanctuaire national qui est en même temps le plus bel édifice de notre pays? […]

[Les] étrangers distingués qui visitent notre ville et qui sont séduits, […] que nous disent-ils presque tous? […]

[Que] Lausanne a beaucoup à perdre et n’a rien à gagner à vouloir ressembler à n’importe quelle ville moderne, comme il y en a par centaine à travers le monde. Ce qui fait son attrait et son originalité, c’est précisément qu’elle n’avait pas encore été touchée par l’américanisme qui sévit ailleurs, c’est qu’elle avait su, en dépit de certaines fautes de goût, conserver ce caractère qu’on se plaît à lui reconnaître de «petite capitale du plus beau canton agricole de la Suisse». De grâce, ne la gâtez pas davantage… Efforcez-vous plutôt de lui conserver sa physionomie traditionnelle: une génération qui passe n’a pas le droit d’enlaidir ou d’entamer ce patrimoine collectif qu’elle a hérité de ses aïeux et dont elle est comptable envers ses après-venants. […]

Laissez à New York et à Chicago leurs gratte-ciel: ils s’y justifient pour des raisons qui vous sont, pour votre chance, totalement étrangères; mais ici, ils assommeraient d’un seul coup tout ce qui, chez vous, porte encore un reflet d’art et de poésie. »

« Laissez à New York et à Chicago leurs gratte-ciel: ils s’y justifient pour des raisons qui vous sont, pour votre chance, totalement étrangères »

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