Petit retour aux sources: lorsque l’illustre Abraham Louis Breguet dépose son brevet sur le tourbillon Le 7 Messidor An IX, soit le 26 juin 1801, il ignore que son invention destinée à faire tourner le groupe de régulation constitué du balancier et de la roue d’échappement est susceptible d’affranchir des effets de l’attraction terrestre les éléments se trouvant à l’intérieur. A l’époque, le génial horloger ne visait pas si loin et avait juste pour intention de faire occuper aux défauts d’équilibre d’un balancier tous les points d’un cercle en un temps imparti. Le but étant de voir ses effets s’annuler par brassage si tant est que la pièce soit toujours rigoureusement dans la position verticale, autrement dit, pour une montre de poche, au pendu. C’est un fait, ce même tourbillon dans une montre-bracelet occupant successivement tous les plans géométriques à chaque mouvement de poignet se voit bien en peine de contrebalancer les effets de la gravité terrestre et se trouve, par effet, relégué, ni plus ni moins, au rang d’organe traditionnel.

Ce qui est beau est bon

Le merveilleux sur cette Terre tient au fait que l’humain pardonne toujours plus aisément ses défauts de fonctionnement à un objet de belle qualité qu’à un instrument ayant une méchante esthétique. Cela s’applique bien évidemment à l’horlogerie et au tourbillon en particulier. Cet organe effectuant une danse minutée possède quelque chose de visuellement hypnotisant au point d’en faire oublier ses errances aux amateurs. Pourtant, les horlogers ne sont pas dupes et eux savent ce que l’on peut attendre de pareille mécanique. Face à l’évidence, deux choix s’offrent à eux. En premier, il leur est possible de faire rêver les adeptes de belle mécanique horlogère en leur proposant un organe léger et dansant comme le ferait une ballerine sur une scène sans pour autant ­chercher à pousser dans ses retranchements l’organe destiné à battre des records de précision. En second, ces artisans mécaniciens peuvent relever le défi de refonder le tourbillon en vue de lui donner une chance de frôler l’asymptote.

Avoir l’esthétique comme finalité

On imagine mal un horloger s’ingénier à produire un organe d’un poids largement inférieur au gramme et d’une grande ­complexité à réaliser comme à assembler, dans le seul but de séduire un amateur. Il faut un noble prétexte pour justifier une telle dépense de temps et de compétences, et pour un horloger créer un organe capable de faire gagner quelques insignifiantes secondes à sa création dont la dérive moyenne journalière sera toujours de plus ou moins deux ou trois secondes semble illusoire. Mais tout le monde aime les défis et plus ils paraissent dérisoires, plus ils dégagent une certaine poésie. Le charme de l’inutile fonctionne à merveille et la beauté du geste l’emporte sur l’usage. Résultat, cet organe peut presque par principe être considéré comme celui des montres de luxe dotées de complications rares. Mais c’est logique, le tourbillon s’est imposé aux yeux du public comme un symbole en matière d’excellence horlogère. Il est l’étalon de référence, un présupposé de départ. La question en suspens revient à savoir si les amateurs regarderaient avec autant d’intérêt la Montblanc Exotourbillon Rattrapante si on ne pouvait pas observer au cadran ce majestueux tourbillon? L’intérêt serait sans doute plus faible. La preuve: peu d’amateurs comprennent que Baume & Mercier produise un tourbillon dans la collection Clifton, car cela leur semble presque un sacrilège d’en disposer quand on est une marque considérée comme d’un luxe accessible. Pourtant, d’un point de vue purement historique, ses réalisations du passé, et en particulier la référence de poche régulée par un tourbillon sans clé créé en 1892 et détenteur du record de chronométrie pendant dix ans à Kew Teddington en Angleterre, font d’elle l’une des très rares entreprises légitimes en matière de construction de montres à tourbillon. Soit dit en passant, la plus légitime demeure Breguet qui, avec la merveilleuse Classique Grande Complication Tourbillon Extra-Plat Automatique 5377, marque de son sceau la discipline grâce à une finesse hors pair. Au jeu des exploits, la manufacture Vacheron Constantin a fait cette année le choix de démontrer son expertise dans l’art du squelettage en valorisant son tourbillon au cœur d’une montre Malte dont le mouvement découpé à l’extrême semble une véritable dentelle de métal.

Savoir se ressourcer à la modernité

Girard-Perregaux est une autre maison à pouvoir s’enorgueillir d’avoir beaucoup fait pour ce magnifique composant au point même de posséder un dessin de cage qui lui est propre, qu’on appréciera dans la montre Neo-Tourbillon Sous Trois Ponts Automatique, la réinterprétation contemporaine – mais cette fois en titane – du célèbre calibre à tourbillon sous trois ponts d’or. Le résultat est impressionnant de modernité pour une pièce dont l’architecture initiale a été pensée en 1884. Mais la nécessité de moderniser cet organe contrant les effets de la gravité n’a pas échappé non plus à Audemars Piguet qui, cette année, présente une version «céramique blanche» de sa Royal Oak Concept. Exotique et décalé, cet instrument de mesure du temps semble un peu réchauffé, mais a pour ambition de faire patienter les adeptes de la marque qui, selon François-Henry ­Bennahmias, son CEO, proposera l’an prochain un impressionnant éventail de nouveautés. Admettons! Mais d’autres marques habillent de futurisme des tourbillons construits de façon classique destinés à légitimer leur produit horloger dans le segment d’un luxe sans concession. ­Richard Mille aurait très bien pu se ­contenter de proposer sa RM 36-01 avec un capteur de G et un mouvement régulé par un simple échappement classique. Personne n’y aurait trouvé à redire, d’autant que l’intérêt du garde-temps réside dans le capteur de G, un mécanisme qu’apprécieraient de posséder les astronautes à l’entraînement lorsqu’ils sont embarqués dans les avions dédiés pour simuler à bord et au cours de paraboles la lévitation intersidérale (0 gravity). Dans ces conditions extrêmes, si le tourbillon a toutes les chances de résister à ces maltraitances, il n’est pas certain, en revanche, qu’il soit d’une grande précision, soumis qu’il est à des G positifs et négatifs à répétition. La maison Corum, en montant deux tourbillons en parallèle dans le calibre CO1008 intégré au boîtier de l’Admiral’s Cup AC-One 45 proposé en titane et or rouge, tente d’en améliorer substantiellement la précision. Faute d’atteindre cette perfection horaire, la montre dispose d’un moyen subtil et original de corriger, manuellement s’entend, sa dérive naturelle de quelques minutes par mois, à l’aide de la couronne-poussoir. Une fois pressée, celle-ci entraîne le positionnement de l’aiguille des minutes instantanément à midi pour l’ajuster à l’heure précise donnée par le top horaire ou une pendule radio pilotée. Hublot dans sa quête de modernité a également fait le choix d’habiller de façon contemporaine cet élément inscrit au patrimoine horloger comme une complication traditionnelle en le plaçant au cœur de la Classic Fusion Tourbillon Night-Out, une série en céramique noire de 45 mm éditée en série limitée à 30 exemplaires. Même les Maisons Louis Vuitton ou Ralph Lauren ont saisi l’importance de sortir des sentiers convenus en proposant des produits au dessin et aux matériaux contemporains. Ainsi, la montre Tambour éVolution Tourbillon se pare d’un boîtier en «Black MMC», un matériau ­contemporain dur, léger et résistant obtenu à partir d’un procédé électrochimique, tandis que la RL 67 Black Safari Flying Tourbillon de Ralph Lauren a fait le choix d’un traitement de surface de l’acier inspiré de la patine obtenue sur les canons bronzés des fusils de grande chasse.

Nouvel axe de recherche

Pour l’instant, et en dehors de quelques maisons horlogères désireuses de déconstruire pour mieux se réinventer et de quelques constructeurs aussi brillants qu’irréductibles comme Hautlence, Vianney Halter ou MB&F, le tourbillon n’est pas véritablement remis en cause dans son mode de construction. Une construction qui a été faite la première fois (1808) sur la base d’un chronomètre de marine de conception moderne mis au point par l’horloger anglais John Arnold dont la maison portant son nom célèbre le 250e anniversaire en proposant une montre à double fuseau et double tourbillon. Cartier, qui avait présenté l’an passé un tourbillon mystérieux tournant dans deux plans symétriques, a choisi de recourir pour la Ballon Bleu Email, dévoilée cette année, à un tourbillon volant devenu traditionnel dans cette maison habituée depuis quelque temps à nous surprendre régulièrement en matière de développements techniques. Idem pour Greubel Forsey qui semble ne pas varier en matière de construction mais qui, avec la version sertie de la Greubel Forsey 01 dotée d’un coq de tourbillon 24 secondes (une rotation toutes les 24 secondes) en saphir transparent, entend bien en sublimer la spécificité principale résidant dans l’inclinaison du balancier à 25 degrés. Cet angle, censé compenser celui correspondant du porter au poignet, a pour objet de replacer le balancier du tourbillon à la verticale, position dans laquelle l’organe réglant lisse les erreurs résiduelles et contrebalance les effets de la gravité. Evidemment, entre dans cette catégorie d’échappement innovant non soumis à la gravité terrestre le Gyrotourbillon maintenant connu de la manufacture Jaeger-LeCoultre. Son mouvement à l’ordonnancement unique en son genre génère un brassage sphérique des points occupés par le balancier inclus dans la minuscule sphère, ­elle-même enfermée dans le précieux boîtier de la montre inscrite au sein de la collection Hybris Artistica. Dans cette galaxie encore jeune d’instruments défiant les lois de la gravitation universelle, il faut aujourd’hui compter avec Vianney Halter, un horloger que l’on sait avoir toujours vécu sur une autre planète. Sa Deep Space Invaders est un petit clin d’œil, à la fois à l’œuvre cinématographique de Stanley Kubrick et à l’énigmatique HAL 9000, l’ordinateur malfaisant de la station orbitale du film 2001, l’Odyssée de l’Espace, mais également aux créations de ses confrères qui, dans l’esprit du moment, se réfèrent souvent à la mythologie spatiale (Star Wars, Cosmos 1999, Star Trek). Son garde-temps conçu comme une soucoupe volante possède un tourbillon central original tournant sur trois axes afin de produire un lissage des défauts d’équilibre du balancier dans tous les plans de l’écliptique. Astronomique, cette référence au dessin fascinant annonce par conséquent une petite révolution dans l’univers de la conception horlogère qui ne pourrait être envisageable sans le recours aux ordinateurs capables de faire des millions d’opérations afin de transformer les délires des artistes en des sculptures cinétiques susceptibles de défier la gravitation universelle et de s’affranchir des règles de la science… C’est sans doute cela qui les rend magnifiques et si attrayantes, être d’une certaine façon capables de nous faire voyager dans l’espace sans que nous ayons à bouger…