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Les touristes de Jésus

Trois ans après le séisme du 12 janvier 2010, plusieurs dizaines de milliers d’évangéliques américains font chaque année le déplacement en Haïti. Au programme de ces séjours tout compris: lutte contre le démon, peinture de maisons reconstruites et journée à la plage. Reportage chez l’un de ces voyagistes qui a accueilli 4800 croyants en 2012, Mission of Hope

«Welcome to Haiti!» Dans le bus scolaire américain, malgré la chaleur, l’angoisse du débarquement, les bagagistes empressés et la chaleur encore, la quarantaine de voyageurs lèvent leurs mains au ciel et répondent à leur guide haïtien, Bobby, avec des rires sonores. Mission accomplie, personne ne manque à l’appel, on ne s’attarde pas dans les parages de l’aéroport Toussaint-Louverture. Une trentaine de minutes de route, vers le nord de Port-au-Prince. Certains ont le nez collé à la vitre, comme Wendy, de l’Iowa, qui remarque les camps de tentes des déplacés du séisme, sur le bas-côté: «Ces gens n’ont rien. Haïti est l’endroit où je suis censée être. Dieu m’a demandé de faire ce voyage. Je me sens submergée par l’émotion.» D’autres membres du groupe ne regardent pas, ils sont tout à leur compte Twitter et commentent déjà leur arrivée en Haïti. Vite. Il ne leur reste qu’une semaine pour voir du pays.

L’ambassade américaine estime à 200 000 le nombre de volontaires américains qui, chaque année, font le déplacement sur l’île. Parmi eux, il est difficile d’estimer la proportion exacte de touristes de la foi, membres d’églises locales, missionnaires, qui ont choisi Haïti pour partager avec les habitants l’œuvre de Jésus-Christ. Mais presque chaque vol, depuis chaque aéroport américain, recèle son lot de fidèles évangéliques; on les reconnaît à leur t-shirt, aux couleurs de leur communauté. L’un des acteurs importants de cette forme de tourisme que le séisme du 12 janvier 2010 a considérablement développé s’appelle Brad Johnson. Père de quatre enfants, dont deux adoptés sur cette île, ce natif de l’Indiana crée il y a quinze ans Mission of Hope, une structure située dans les collines désertiques du nord de la capitale, à Titanyen. En 2012, il a reçu près de 5000 visiteurs américains. Deux fois plus qu’avant le séisme. Et il se prépare à en accueillir encore davantage: «Dieu nous bénit.»

Mission of Hope est un campus de 40 hectares, situé dans une région qui ressemble à la Palestine, des collines, des arbustes et rien. Sauf des missions religieuses américaines, orphelinats, églises, écoles, entourées de grilles qui ont l’air de colonies. Plusieurs d’entre elles portent, dans leur nom, le mot «Hope», espoir, dont les voisins de Brad: Village of Hope. Sur son terrain, après le lourd portail, derrière des barbelés et des tourelles avec des gardiens armés, Brad s’assure que tout est parfait. L’herbe fraîche, coupée de près. L’église énorme, en forme de croix. Plus haut, les ateliers destinés à la fabrication d’artisanat que des amputées du séisme animent. Plus haut encore, la clinique, les fabricants de prothèses, l’école qui accueille 3000 enfants, l’immense complexe de dortoirs et de réfectoires qui reçoit les étrangers et dispose d’une boutique de souvenirs. Plus loin, l’administration et un entrepôt, où des millions de repas importés des Etats-Unis attendent une distribution.

«Nous offrons 54 000 repas par jour aux enfants haïtiens.» Ce sont de petits sachets de plastique, remplis de riz, de soja et de nutriments variés, fabriqués par des organisations religieuses aux Etats-Unis, empaquetés par d’autres organisations religieuses aux Etats-Unis et importés sans taxe par Mission of Hope. Tout ce circuit vit de la générosité des fidèles protestants américains, qui donnent sans compter à ces missions éparpillées dans le monde entier. Le budget de Brad, qui a créé son entreprise en 1998 à Titanyen, atteint aujourd’hui 7 millions de dollars; la mission emploie plus de 300 Haïtiens et une quinzaine d’Américains. Le patron prévoit que, en 2015, ils distribueront 100 000 repas par jour. «Le séisme a doublé nos activités. Nous n’avons pas changé de vision. Nous parions, pour le développement d’Haïti, sur une relation nouvelle du peuple avec Jésus-Christ et sur l’éducation.»

La seule différence depuis 2010, c’est que Mission of Hope bâtit aujourd’hui des maisons pour des sans-abri du séisme, sur un terrain mis à leur disposition par l’Etat haïtien. Plusieurs centaines ont déjà émergé de terre, le but est d’en construire 2000 cette année. C’est cela que les visiteurs viennent voir. L’incroyable efficacité d’un système qui vit de la générosité des croyants. Ils ont tous été séduits par la démarche lors de conférences données dans leur église. Comme pour n’importe quelle ONG non confessionnelle, ils ont vu les photographies de petits enfants noirs rieurs ou dénutris sur le site internet de Mission of Hope. Et, pour 575 dollars tout compris, plus le vol, ils ont décidé de franchir le pas. «Je n’en pouvais plus de voir Haïti à la télévision, je voulais observer la situation avec mes propres yeux», dit Kendy, la quarantaine, médecin dans l’Etat du Michigan. «J’ai appris qu’il y a beaucoup de vaudou, dans ce pays. Ce n’est pas un juste chemin pour ce peuple. Je voudrais tellement les introduire au message de Jésus.»

Après la prière d’arrivée, ils prennent connaissance du programme. Le culte, le lendemain, dans une église remplie d’Haïtiens qui chantent sur des rythmes funky, en anglais et en créole, la grandeur de Dieu. Et puis, la journée de boulot: peindre des maisons tout juste érigées par la mission. «Nous voulons que nos volontaires se sentent utiles, sans prendre leur travail à nos maçons haïtiens. Alors, ils peignent et ils adorent cela.» Se succèdent séances de catéchisme, visite des installations, repas pris en communauté, la plupart du temps à l’américaine, sauf le vendredi où il est offert une introduction à la gastronomie haïtienne. Et puis, un jour de plage, dans un club touristique qui sert en général à la classe aisée du pays et aux casques bleus de la mission onusienne. Brad, 42 ans, dans son pragmatisme débonnaire, considère qu’il faut aussi montrer aux missionnaires la beauté d’Haïti: «Nous voulons changer l’image du pays. Pour cela, il faut leur prouver que tout n’est pas ici que pauvreté et laideur.»

Les motivations des touristes sont variées. Dans le groupe de 50 voyageurs qui occupent ces jours-ci les dortoirs de la mission, il existe des pasteurs qui veulent évangéliser, des infirmiers qui veulent soigner, mais aussi une jeune femme, Anna, qui vit à New York et étudie l’art dramatique: «J’ai tellement péché cette année en ville, j’espère que, en aidant les pauvres, je vais me réconcilier avec Dieu.» Pour cela, il faut les rencontrer. Petit matin poussiéreux à Titan­yen, une partie du groupe grimpe dans un camion grillagé qui ressemble, au choix, à un fourgon de police ou à un véhicule de safari. Dix minutes de trajet, jusqu’au village le plus proche. Un jeune Haïtien, employé de la mission, fait le topo en anglais avant d’ouvrir la porte du bus. «Ne donnez pas d’argent aux locaux. Prenez de l’eau avec vous. Et maintenant, prions.»

L’une des principales fonctions du guide est de distinguer entre ce qu’il faut ou ne faut pas traduire dans les messages adressés aux visiteurs par la population. Dans l’ensemble, malgré le fait que ce village voie presque chaque jour défiler des factions d’évangéliques armés de lunettes de soleil et de gourdes, les Haïtiens restent de bonne composition. Mais plusieurs fois, lors de l’excursion, des insultes fusent en créole. «Cassez-vous, les Américains, baisez votre mère.» Un adolescent affirme que rien ne change depuis l’arrivée des étrangers. «Ils font des millions avec leur mission et on ne récolte rien. Moi, j’étais élève dans leur école, et à la minute où ma mère n’a plus eu d’argent, ils m’ont viré.» Brad confirme, plus tard, que l’écolage, bien qu’inférieur aux écoles privées haïtiennes, revient à 100 dollars américains par enfant et par année aux familles; une somme, dans un pays où plus de la moitié de la population vit avec moins d’un dollar par jour.

Les visiteurs ne sauront rien de la mauvaise humeur d’une partie de la population. Ce qu’ils voient, ce sont de petites maisons industrieuses où ils sont reçus par des habitants qui acceptent de répondre toujours aux mêmes questions. «Est-ce que vos enfants vont à l’école?» «Est-ce que vous avez souffert du séisme?» «Que voudriez-vous que Dieu fasse pour vous?» La plupart du temps, c’est un pasteur de l’Iowa qui mène une discussion ponctuée de sourires embarrassés et de longs silences, systématiquement rompus par une prière conclusive. Les Américains se rangent en cercle autour du destinataire, parfois une femme qui interrompt sa préparation du repas, joignent leur main et demandent à Dieu de mettre un terme à cette misère. «La prière marche», dit cette jeune Haïtienne qui vit dans une maison fissurée par le tremblement de terre. «Vous voyez, je ne suis pas malade.» Les touristes saisissent à la moindre occasion un enfant enrhumé dans leurs bras et le transporte dans toutes les rues rocailleuses du village (des images d’empathie véritable, qu’ils posteront rapidement en ligne), ils actionnent en riant la pompe mécanique du puits, ils s’amusent à laver cinq minutes du linge à la main. Et ils questionnent leur guide sur tout un tas d’aspects de la vie locale qui leur échappent.

«Ils me posent des drôles de questions, la plupart du temps. Mais je me dois de leur répondre au mieux, parce qu’ils sont des missionnaires et qu’ils font l’œuvre de Jésus.» Comme cet adolescent américain en short et t-shirt de baseball, qui regarde les collines aux alentours et, informé de la présence de communautés dans les hauteurs, demande s’ils vivent dans des maisons ou des cavernes. «Des maisons.» Le guide n’informe pas les marcheurs de la présence d’un temple vaudou sur leur droite, pour éviter une éventuelle confrontation. Le prêtre vaudou est sur le pas de la porte. Il ne voit rien de mal à ces visites presque quotidiennes. «Mais ils ne comprennent pas que, nous aussi, nous croyons en Dieu. Ils affirment que nous vénérons le diable et que nous sommes cannibales, ce n’est pas vrai. J’aimerais bien les accueillir pour leur montrer notre culture et que les gens, quand la prière ne marche pas, viennent ici se faire soigner par nos plantes.» Une prochaine fois, sans doute.

Brad aime raconter que le nombre de temples vaudous a diminué dans la zone depuis qu’ils s’y sont installés. «Il y a une bataille spirituelle qui se livre ici. Elle existe partout, aux Etats-Unis aussi, où nous adorons l’argent. Mais en Haïti, elle est plus évidente parce qu’ils adorent Satan.» C’est le type de rhétorique, très répandue, que certains Haïtiens ne supportent plus, dont le directeur du Bureau national d’ethnologie, Erol Josué: «La façon dont les évangéliques américains opèrent relève du néocolonialisme. Ils croient conquérir l’âme du peuple haïtien avec un repas chaud. C’est une atteinte à l’identité nationale, à notre tradition ancestrale du vaudou. Ils bénéficient des débats sans fin de nos politiciens, qui abandonnent tout l’espace à ces prosélytes.» La ministre du Tourisme, Stéphanie Balmir Villedrouin, sans remettre en question cette présence, ne soutient pas, elle non plus, cette forme de séjours: «Ils confirment Haïti dans son image de terre qui ne peut être visitée que lorsqu’il s’agit de l’aider. Nous sommes prêts à accueillir des touristes qui veulent seulement passer du bon temps en Haïti.»

Il est presque midi à Titanyen. Il faut remonter vite dans le camion. Une salade de patates et des chips attendent les voyageurs dans la mission. Avant de quitter le village, un éleveur de porcs de l’Iowa, qui possède dix mille têtes, remarque encore des bêtes haïtiennes dont le groin noir se faufile entre les détritus. «La différence entre nos cochons et les leurs? Les nôtres sont blancs.»

«Ils ne comprennent pas que, nous aussi, nous croyons en Dieu. Ils affirment que nous vénérons le diable»

«J’ai tellement péché cette année en ville, j’espère que, en aidant les pauvres, je vais me réconcilier avec Dieu»

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