Rien ne permet de discerner cet atelier d’un autre dans la zone artisanale de Carouge. Le mot «zone» correspond d’ailleurs très bien à l’endroit. Cela permet de mieux embrasser la différence entre l’ordinaire laideur urbaine et la magie en miniature que l’on va découvrir sous le binoculaire. Ce qui se grave, ce qui émerge, ce qui naît dans l’atelier de ce glypticien graveur, dont le nom (connu de toute la profession) ne sera pas cité pour des raisons de sécurité, relève de l’extraordinaire.

En ce jour de décembre, l’artisan d’art et son équipe sont en prise avec une mission quasi impossible: donner corps à un oiseau d’or et de pierres fines, transcrire en gravure et en glyptique un motif copié de l’un des huit paravents de Coromandel qui ornent l’appartement de Mademoiselle Chanel au 31 rue Cambon à Paris (lire en p. 37). Donner l’impression que la brise souffle dans les feuilles d’or de quelques microns d’épaisseur, que l’oiseau s’apprête à chanter, que les fleurs de pierres viennent d’éclore.

L’illusion de la vie sur 0,4 mm

Ce n’est pas la première fois que les panneaux de Coromandel sont source d’inspiration pour la maison Chanel. Pendant trois ans, la célèbre émailleuse Anita Porchet a reproduit certains motifs en miniature sur des émaux grand feu. Mais comment les faire entrer dans la troisième dimension? Ce fut là toute la difficulté: réussir à reproduire le relief et le transcrire avec de l’or et des pierres fines sculptés à l’échelle d’une montre. «Impossible», a pensé le glypticien à qui l’on a confié ce mandat il y a deux ans, avant de se raviser.

«La plus grande difficulté, dit-il, c’est que l’on doit faire tenir une pièce de haute joaillerie sur un cadran tout en respectant les ­contraintes horlogères, notamment le passage des aiguilles, qui oblige à travailler au dixième de millimètre.» La hauteur autorisée est de 1,2 mm. Mais si l’on ôte les 0,8 mm du cadran en onyx, il ne reste que 0,4 mm à l’homme de l’art pour jouer avec le relief des branches qui passent les unes sur les autres et donner vie à un paysage en miniature. Il y a une part de simulation nécessaire. «C’est presque du trompe-l’œil, des fausses perspectives comme on en trouve sur les portes des cathédrales de la Renaissance. On va tromper un peu le cerveau: les yeux vont voir quelque chose de plus épais que cela n’est en réalité. C’est une illusion.»

L’artisan d’art a travaillé sur une collection scindée en deux thèmes: une série de cinq montres autour de celui des oiseaux, qui nécessite l’usage de la technique de la glyptique, et cinq autres montres autour de la thématique des branches fleuries, un précieux travail de gravure de l’or, un or beige, un alliage spécifique conçu pour Chanel. Le motif est dessiné sur une plaque en or, gravé avec une pointe sèche et découpé avec une scie: en résulte une matière brute, plate, d’un millimètre d’épaisseur d’or. C’est dans cette matière que le graveur va sculpter l’oiseau ou la branche, ou la feuille. Quand on regarde certains feuillages à la loupe, ils ne sont guère plus épais qu’une feuille de papier d’aluminium. «Je ne suis jamais allé aussi loin dans la finesse, avoue l’artisan d’art. Je grave les feuilles à l’endroit comme à l’envers, je travaille aussi ce qui ne se voit pas: l’onyx du cadran joue le rôle de miroir et reflète l’envers du décor. La feuille fait quelques microns d’épaisseur: on souffle dessus et elle bouge quasiment. Certaines parties ne touchent pas le cadran, mais le survolent. Et laissent une ombre, un reflet sur le miroir sombre.»

La matière insoumise

Pour pratiquer l’art de la glyptique, on utilise de micro-outils afin de tailler les rubis, la cornaline, l’opale rose. Mais quand on travaille à cette échelle, certaines pierres réservent des surprises. «Il en est qui se révèlent poreuses. Cela ne se voit pas sur une grande pièce, mais quand on fait de la micro-sculpture, ces cavités deviennent vite un obstacle: on tombe sur du vide.»

Certaines gemmes sont très belles quand elles ont une certaine épaisseur, mais quand elles ont été réduites, elles ont perdu leur couleur ou leur lumière. Et il faut alors tout recommencer, trouver une autre pierre, à la couleur plus intense, plus foncée. Comme ce rubis posé sur une feuille blanche, sombre, d’un rouge noir intense, destiné à devenir la tête d’une grue. Une fois le petit cabochon travaillé, il aura pris une belle couleur rouge. «On a testé une cinquantaine de pierres, de toutes les couleurs, de toutes les duretés. Le travail de glyptique est très empirique: on évolue, on s’adapte tout le temps, on constate et on modifie. Chaque pièce est une nouvelle expérience.»

Une graveuse apporte une fine feuille d’agate striée de manière irrégulière. Une ébauche pour les ailes de l’oiseau. Même avec une loupe, on peine à imaginer avec quel outil ces raies ont été gravées. «Cet outil n’existait pas: je l’ai fabriqué. J’ai pris un diamant que j’ai mis dans une tige en acier. Et je l’ai affûté comme un burin.» Le glypticien est condamné à créer ses propres outils: «On reprend les techniques d’un ancien maître qui va peut-être nous donner deux ou trois astuces. Mais en général, ils sont assez réticents à montrer leurs inventions. On apprend sur le tas.»

Plongée méditative dans les mondes minuscules

Est-ce qu’une personne qui travaille dans l’infiniment petit, qui voit le monde à travers un binoculaire en possède une autre vision? «Je ne fais plus de distinction, répond l’homme de l’art. Dès que je mets mes yeux dans le binoculaire, je suis dans le même monde que lorsque je vous regarde. Je ne vois plus de différence. Mon cerveau s’est adapté depuis trente ans que je travaille. Que je sculpte un bloc de marbre d’un mètre cube ou bien ça (il montre un minuscule cabochon de rubis), c’est la même chose: seules les mains doivent s’adapter. Les gestes sont beaucoup plus réduits. Mais je ne me pose plus la question.» Pourtant quand on travaille dix heures durant l’œil dans un binoculaire, le regard n’est fixé que sur une infime partie et il doit s’extraire afin de regarder la scène dans sa globalité. Et puis il y a les moments de grâce. «Cela ne m’arrive pas souvent durant la journée quand il y a du mouvement autour de moi, dit-il. Mais quand je reste le soir, le week-end, que je suis seul, que je plonge dans l’objet. J’ai l’impression que mon geste est guidé. Par je ne sais quoi. Et ça va tout seul. C’est magique. Je rentre comme en méditation avec la matière. Ce sont ces moments-là que je recherche quand je travaille, quand je m’oublie, quand je n’existe plus. C’est ma dope! Cela m’arrive rarement avec des produits que l’on réalise en série, car c’est de la répétition, il y a des préparations faites partiellement en machine. Il n’y a qu’avec les pièces uniques que l’on peut atteindre cet état de grâce.»

Et l’artisan d’art de raconter que lorsqu’il grave les branches des ­Coromandel, il s’évade, il s’imagine, il est dans la nature. «Je n’ai plus besoin de regarder, car le geste devient naturel. Et l’artiste qui a peint ce paravent il y a des centaines d’années a vécu la même chose que moi. Lui aussi a observé la nature, a ressenti la même émotion. J’essaie juste de ne pas me perdre en chemin.»