le paradoxe haldimann

«La tradition vous est donnée, mais votre esprit doit rester libre»

Dans sa bibliothèque remplie de livres d’art et d’horlogerie, Beat Haldimann expose sa vision de son métier. Il se concentre sur l’émotion créée par ses garde-temps et met en valeur leur mouvement tout en reléguant l’indication du temps au second plan

Avec son verre occultant, la H9 est une montre déroutante. A quoi sert-elle? C’est une œuvre d’art qui représente l’inverse de ce qu’on a fait jusqu’à présent. Avant, le temps nous guidait pour tout. Même si on en a toujours besoin, il passe au second plan dans mon travail. Avec la H9, nous sommes face à un dépouillement total. Seul reste l’esprit. Cette montre est une sculpture de poignet que l’on peut emporter partout avec soi. C’est un aboutissement, l’expression ultime d’une philosophie.

La philosophie du dépouillement? On a des idées fixes sur ce que doit être une montre. Mais on peut aller vers une approche du temps par d’autres chemins que celui très balisé de l’indication de l’heure pure et simple. Grâce à la technique des siècles passés, on arrive à fabriquer et à reproduire des merveilles. Mais, aujourd’hui, il faut peut-être passer outre cette indication du temps pour vivre quelque chose de plus essentiel.

Le temps qui s’écoule et que l’on mesure n’est plus essentiel? Avant, les horloges servaient à rythmer chaque étape de la journée, du lever au coucher. Si on se focalise sur la mécanique des montres, on peut prendre de la distance avec l’indication de l’heure. C’est contraire à la tradition de l’horlogerie. Mais peut-être devrions-nous changer la tradition, en mettant cette fois en valeur le mouvement même, le savoir-faire, et non pas l’heure qui nous fait fonctionner. Je cherche à mettre au second plan l’indication du temps pour me concentrer sur l’émotion que peuvent susciter les sculptures que je réalise.

N’est-ce pas un paradoxe pour quelqu’un dont le métier est de mesurer le temps que de chercher à le faire oublier? Pas forcément. On peut toujours apprendre à construire une montre. La philosophie qui va avec, elle, est beaucoup plus difficile à acquérir. La philosophie du métier et les questions sur le temps m’ont toujours attiré. Je me sens à la fois artisan et artiste. Je travaille avec la technique et le rêve. J’aime beaucoup qu’on me dise: «Je regarde souvent votre montre, mais je n’ai malgré tout aucune idée de l’heure.»

En l’absence de fonction pratique sur la H9, à quelles réactions vous attendez-vous? C’est la même chose que dans l’art en général. Une œuvre d’art quelle qu’elle soit peut susciter des émotions fortes, une joie intense, sans avoir de fonction pratique. C’est à vous de faire le chemin dans votre tête. Comme pour un tableau, on peut n’y voir qu’un étalage de couleurs et penser qu’un enfant en serait capable. C’est la même chose avec la H9: vous pouvez en rester au constat selon lequel cette montre n’indique pas l’heure…

Vous cherchez donc à susciter une réflexion chez vos clients? Certainement, même si, une fois encore, chacun est libre de s’approprier mes sculptures comme il l’entend. Chacun y voit et en pense ce qu’il veut, aucune interprétation ne vaut mieux qu’une autre. Simplement, il s’agit d’approches différentes. C’est une question de perception. Comme dans la poésie: la vision du réel de quelqu’un avec tout un pouvoir d’évocation et toutes les réactions possibles que ça peut susciter chez l’autre.

Le verre permet de voir au travers. Pourquoi l’avoir rendu sur la H9 opaque et noir? Cette montre est en deuil? Chacun a sa réponse. Personnellement, je n’ai pas pensé à ça. Je crois au contraire que le noir dans le cas présent sert à refléter la vie autour de la montre. La vie, tantôt triste, tantôt gaie. Le verre de la montre reflète ce qui vous entoure. C’est un miroir, un lien entre monde extérieur et vie intérieure.

Pouvez-vous promettre que ce n’est pas un quartz «made in Japan» qui se cache derrière la glace noire? (Rires.) Comme la H1, la H9 ­comporte 300 pièces, dont 270 sont faites ici, à la manufacture. Comme une partie de nos outils, au moins 90% des pièces sont fabriquées à la main. On achète uniquement le bois des caisses des pendules, le cuir des bracelets et le verre des cadrans.

Au-delà de votre philosophie, avez-vous eu l’envie de provoquer? Mesurer le temps et ne pas l’indiquer est presque un acte dadaïste… Je peux le comprendre. Beaucoup ont été irrités, voire choqués, déjà au moment de la H8, qui n’offre aux regards que le mouvement du tourbillon. J’ai l’habitude des critiques et je ne les crains pas. Je vois l’indication du temps différemment, c’est tout. Et le plus difficile pour moi n’a pas été cette montre avec son verre noir. Le plus dur dans ma carrière a été de franchir le pas en 1999, quand j’ai créé la pendule à résonance avec un affichage de l’heure tout petit. L’étape où cette indication disparaît de mes montres n’est qu’une suite logique, après un chemin d’une dizaine d’années qui se termine avec la H9.

Cacher un tourbillon, une pièce exceptionnelle, est-ce un pied de nez à la mode? La volonté d’aller à contre-courant? Non, ça n’a jamais été mon but. C’est vraiment, pour moi, la suite logique et la fin de la ligne philosophique qui est la mienne. Je serais de toute façon perdant de faire les choses en réaction, d’orienter mon travail contre une tendance ou contre les autres marques horlogères.

Vous travaillez à l’aide de machines anciennes en reproduisant des gestes séculaires, pour produire de l’art contemporain. Un paradoxe temporel? Ce n’est pas contradictoire. J’utilise de vieilles machines car je connais et respecte le travail des anciens. Je cherche simplement à le prolonger dans une autre direction. Je m’efforce de maintenir un lien entre le savoir-faire traditionnel et une autre vision de l’horlogerie. Avec ma propre expérience de la vie et les remises en question. Car la tradition vous est donnée, mais votre esprit doit rester libre.

Pour vous, le tourbillon ne produit pas un tic-tac banal. On vous voit souvent porter les montres à vos oreilles… Je cherche à retrouver la mélodie des mécaniques antiques, le son des montres du passé. C’est l’un des buts que je poursuis également.

Vous demandez à vos ouvriers d’avoir le feu sacré? L’avez-vous conservé vous-même? Je me lève chaque jour avec l’envie de poursuivre mon chemin. C’est un cadeau et un grand privilège de pouvoir travailler par envie et de ne pas faire les choses par obligation. Sans cette passion, il me serait impossible d’avoir des idées. La plus grande motivation reste pour moi le moment où le client sourit quand il obtient sa montre: un moment de joie, toujours partagée.

Vos projets d’avenir? J’entends souvent des gens me dire qu’ils admirent mon travail mais qu’ils n’ont pas les moyens de s’offrir mes montres. Je souhaite donc les rendre plus accessibles, pour partager cette joie dont je parlais avec d’autres encore. Je travaille actuellement à la réalisation de la H11. Une montre en platine qui indiquera l’heure (rires) et qui avoisinera les 60 000 francs, le tiers de ce que valent en moyenne mes montres actuelles.

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