éditorial

Trafic d’influences

A l’origine du geste, il y a l’inspiration. Dont une des sources étymologiques est la locution latine In Spiritum «avoir Dieu en soi»

A l’origine du geste, il y a l’inspiration. Dont une des sources étymologiques est la locution latine In Spiritum «avoir Dieu en soi» et que l’on définissait au XIIe siècle plus précisément par «les mouvements de l’âme dus à une influence divine». Au XXIe, si l’on en conteste son émanation religieuse, elle reste tout aussi mystérieuse. C’est comme si elle s’insinuait en nous sans que nous ayons la moindre conscience de ce qui nous guide au moment d’exprimer cette force d’invention, dans tout acte créatif, quel qu’il soit.

Mais cette étincelle qui semble jaillir spontanément s’est en fait ravivée au contact de notre mémoire sélective. L’inspiration, ce souffle sacré qui s’empare de nous, nous accule, nous soumet, nous permettant d’accoucher de productions prétendument inédites, trouve son origine dans des expériences tangibles ou éprouvées par d’autres. Qu’il s’agisse de ceux qui dictent l’air du temps, de modes passées dont on aimerait faire revivre l’esprit, d’images et de sensations familiales qui se sont imprimées dans notre développement cognitif ou encore d’œuvres d’artistes dont le génie nous a marqués au fer rouge.

Et lorsque nous plongeons dans le processus créatif de designers ou d’architectes, ressort le matériau de leur inspiration, qui a fait d’eux ce qu’ils sont aujourd’hui.

Comme l’avoue sans embarras le designer Hubert Le Gall qui détourne les marguerites sérigraphiées d’Andy Warhol ou un tableau de Roy Lichtenstein pour les transformer en table basse ou en bibliothèque.

Quant à Claudio Colucci, adepte du morphing, il invente des objets issus de deux cultures opposées, l’asiatique et la méditerranéenne pour définir un style bien à lui. India Mahdavi crée, elle, avec l’image de son enfance en arrière-plan. Et Pierre Yovanovitch exprime un goût de l’ascèse et de la géométrie puisé dans l’Art déco.

Il y a aussi Ivé de Lisle, qui oriente, dans l’antre de son showroom, le talent des décorateurs au moyen de nuanciers de tissus manufacturés par les derniers fleurons de l’artisanat d’art textile.

Tandis que l’architecte Christian von Düring invoque l’ingénierie civile en construisant une maison en forme de pont pour s’adapter au mode de vie du maître d’ouvrage.

Enfin, les paysagistes japonais inventent des ­compositions végétales sur le terreau de préceptes philosophiques.

La fonction s’inspire de l’art et la forme de la fonction. Comment lutter contre toutes ces influences qui nous traversent et dont certaines nous étreignent jusqu’à assujettir notre inspiration, ce mystère des grandes profondeurs de la création?

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