Caractère

La typographie, équilibre entre rigueur et sensibilité

La typographie fait l’objet d’un engouement particulier depuis la démocratisation des logiciels de création. Mais la lisibilité d’une police de caractères reste le critère fondamental parmi la palette infinie de fontes

Au départ étaient le verbe, les dessins préhistoriques sur les murs puis le papyrus. Et un jour, Arial New Black et un bon milliard de fontes sont apparues dans le panorama scriptural du monde entier. L’imprimerie, l’industrialisation, les machines et l’ordinateur. Grâce auquel est advenue une véritable démocratisation des polices de caractères, auxquelles personne n’aurait eu accès si Steve Jobs n’avait pas décidé de suivre un cours de calligraphie.

Dans un extrait de son discours prononcé sur le campus de l’Université Stanford en 1995, le fondateur d’Apple raconte: «Le Reed College dispensait probablement alors le meilleur enseignement de la typographie de tout le pays. C’est ainsi que j’appris tout ce qui concernait l’empattement des caractères, les espaces entre les différents groupes de lettres, les détails qui font la beauté d’une typographie. Si je n’avais pas suivi ces cours, le Mac ne posséderait pas une telle variété de polices ni ces espacements proportionnels.» En 2018, le panel des possibilités typographiques du 2.0 est infini et accessible également à des amateurs.

Lisibilité du monde

Dans ses créations, le graphiste David Rudnick, designer anglais aux codes visuels très particuliers, travaille le lettrage de manière peu conventionnelle: «Je crée aussi bien des polices pour le print que pour le digital, mais elles sont toujours spécifiques. Je crois au fait d’éveiller en chacun un souvenir durable à travers la lecture d’un support ou la visualisation d’une œuvre.» Dans son atelier londonien, il évoque la maîtrise de cet art pour attribuer à l’objet la capacité de tisser un lien avec le spectateur.

Je suis responsable de véhiculer l’information que porte en soi le mot, ce qui le rend unique

David Rudnick, graphistre

«Je dessine chaque caractère typographique en me souciant de la manière dont l’audience va recevoir le message, pour générer une impression exclusive, parfois de manière quasi inconsciente. Je suis responsable de véhiculer l’information que porte en soi le mot, ce qui le rend unique», poursuit le graphiste pour qui cette manière de procéder aurait été impossible il y a dix ou quinze ans, l’explosion des supports technologiques et des logiciels ayant fortement contribué à l’expansion de la pratique.

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Mais David Rudnick insiste aussi sur la prudence nécessaire quand on redessine l’identité visuelle d’un aéroport ou d’une institution gouvernementale, car «des particularités sont préservées dans le caractère typographique et la communauté des designers doit rester extrêmement attentive au monde qu’elle veut créer avec ces nouvelles formes afin de préserver la réalité des gens».

Caractères déformés

La technologie digitale a ouvert des possibilités infinies de nouveaux sens et l’émergence d’une génération qui s’approprie plus vite ces outils en est la preuve. Ça se met en place maintenant. Mais le numérique a aussi le défaut de déformer le caractère de la lettre, contrairement au dessin sur papier. «Lorsqu’on cherche des polices sur une plateforme comme DaFont, on se rend compte que la plupart ne respectent pas les canons de beauté, car ce sont des amateurs qui les créent», observe Alexandre Jacquier, typographiste et enseignant de technique professionnelle dans le cadre du brevet fédéral des correcteurs d’imprimerie pour Viscom à Berne. L’espace entre les mots, les trous, les justifications doivent être équilibrés. Il y va de la force d’une police et de la lisibilité de la lettre, qui peut être compromise si elle est mal calculée.

Si des typographes comme Théo Ballmer ont fondé le Style suisse, aujourd’hui, diverses fonderies transforment ces traditions. Swiss Typefaces, Dinamo, Optimo, entre autres, travaillent pour des clients dont l’identité visuelle nécessite une exclusivité ou en inventent une en anticipant leurs besoins.

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Malédiction typographique

Jean-Baptiste Levée enseigne la création de caractères à Paris. «Nous fournissons des services créatifs dédiés à la conception de polices typographiques. Ma pratique se fonde sur le dessin manuel et j’applique la technique professionnelle pour comprendre à quoi doit ressembler une forme de lettre», explique le fondateur de l’agence Production Type, avec laquelle il a collaboré à la création de Spectral pour Google, une police digitale s’adaptant à tout type d’écran (responsive), en précisant que le dessin à l’ancienne ne s’inscrit dans aucune réalité numérique.

L’explosion de la pratique de la typographie digitale est advenue parce que les designers font désormais du web, de l’interface, de l’animation. Une manière de dire que la tradition de l’imprimerie suit les évolutions digitales. Contrairement à David Rudnick, qui dessine de manière exclusive, Jean-Baptiste Levée voue ses créations à la distribution. Leur point commun reste cependant l’adéquation d’une police de caractères à l’identité visuelle qu’elle décrit. Dans les deux cas, le travail typographique représente un prolongement du message: «On essaie d’amener un enrichissement supplémentaire par rapport à la demande. Dans mon approche, j’essaie de retirer le maximum de l’héritage typographique que j’ai reçu.»

Un caractère trop strict sera pauvre, asséché et sabotera son expressivité. A l’inverse, s’il est trop sensible, il finira par lasser et toute cette expressivité se fera au détriment de sa fonctionnalité

Jean-Baptiste Levée, professeur de création de caractères à Paris

Les règles de la typographie sont complexes. Les postmodernes, comme le sont certains étudiants dans les écoles d’art, visent l’effet stylistique, exercent une réinterprétation des polices classiques par des créations originales mais non utilisables pour le print, car inadaptées aux textes courants sur le long terme. Jean-Baptiste Levée le souligne: pour lui il est devenu beaucoup plus naturel et immédiat de dessiner des alphabets dans le cadre d’une pratique graphique plutôt que typographique, en raison de l’impact artistique.

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«La subtilité de la typographie tient dans l’équilibre entre rigueur et sensibilité. Un caractère trop strict sera pauvre, asséché et sabotera son expressivité. A l’inverse, s’il est trop sensible, il finira par lasser et toute cette expressivité se fera au détriment de sa fonctionnalité.» Conclusion, réaliser de bons caractères typographiques implique de créer quelque chose d’utile avec quelque chose de spécifique sans jamais sacrifier l’un ou l’autre. «Nous souhaitons influencer un certain paysage visuel, mais pas de manière dictatoriale», insiste le typographe pour qui il existe une «malédiction de la typo»: «Selon comment on la regarde, c’est soit complètement vain, soit absolument crucial.»

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