Ambiance survoltée dans l’immense halle Alstom 5, sur la friche de l’île de Nantes, pour voir défiler, au son d’une musique frénétique, la collection 100% récup’ de François Filure, «gros bonnet de la haute couture», réalisée avec des verres en plastique, des couverts, des bouchons de liège, des capsules… Plus personne au sol, tous juchés sur les bancs, tables et autres proéminences, y compris ce digne monsieur aux cheveux blanc et son épouse qui se tordent de rire. Normal: Brigitte et Jean-Marc Ayrault se sentent chez eux. Cette fête à tout rompre, c’est aussi celle de l’ancien maire – et tout nouveau premier ministre français – qui, prenant appui sur les arts compris au sens le plus large, a rendu l’air du large à sa bonne ville.

«La ville renversée par l’art», c’est d’ailleurs le slogan que le visiteur lira un peu partout, en sous-titre du Voyage à Nantes, le joli nom que s’est donné le service municipal chargé de la promotion de la destination Nantes Métropole. Connaît-on d’autres lieux où l’événement artistique avale et transforme l’office du tourisme jusqu’à s’y substituer? Ici, les artistes sont invités à offrir leur commentaire sur le lieu, le monde, la vie. La cité et ses alentours sont ponctués d’œuvres, durablement pour certaines, le temps d’un été pour d’autres. Les jours sont rythmés d’événements musicaux, plastiques, architecturaux, paysagers, ainsi qu’une foule d’autres qu’il serait réducteur de classer dans telle ou telle autre catégorie. Autant de surprises, de plaisirs, d’ouvertures à la sensibilité et à l’imaginaire; autant de dialogues ouverts avec les citadins résidents ou de passage.

«Il s’agissait d’éviter le repli, de redonner espoir à une ville qui, avec le déclin de ses chantiers navals et de ses activités portuaires, avait le sentiment d’avoir tout perdu», rappelle Jean Blaise, instigateur des événements culturels successifs qui ont changé l’état d’esprit de la cité, et qui pilote le Voyage à Nantes. Dès 1990, avec l’appui de Jean-Marc Ayrault à peine élu maire, il lance les Allumées, manifestation qui montrera, six nuits par an et six années de suite, dans des lieux insolites, des productions d’artistes aussi diverses que pointues en provenance de six grandes villes étrangères. Succès explosif. Suivra la Folle journée, festival de musique classique qui se poursuit avec bonheur aujourd’hui encore.

Puis, c’est le théâtre de rue qui fait irruption, avec Royal de luxe et ses marionnettes géantes, associé un temps à la Machine et à ses Nefs où se construisent des colosses mécaniques, dont le fameux éléphant qui donne à Nantes son image de démesure ludique et souriante (lire LT du 23.01.2012). Dès 2000, sous le nom de Lieu Unique, les anciennes biscuiteries LU transformées par l’architecte Patrick Bouchain deviennent le pivot de cette métamorphose. Et l’an passé, avec l’inauguration de la Fabrique sur l’ancien site des chantiers navals, un nouvel outil d’expérimentations est offert aux scènes émergentes, auquel le public a largement accès. Les espaces publics font aussi l’objet d’interventions très réfléchies, simples, originales et soignées. Cette politique, tenue sur une longue durée, porte ses fruits: la fierté visible des Nantais, ainsi qu’une intelligence de leur ville.

«Entre-temps, nous avions constaté que les deux tiers de ce qui se créait pour eux pouvaient intéresser plus largement un public européen. Il suffisait de mettre en scène le dispositif déjà en place pour stimuler le tourisme. A condition que celui-ci reste noble», souligne Jean Blaise. L’animateur gère désormais le château des ducs de Bretagne, les Machines, les cryptes de la Cathédrale et, entre autres encore, l’Estuaire, parcours d’art contemporain entre Nantes et Saint-Nazaire, le tout placé sous le chapeau du Voyage à Nantes. Approche intégrée qui promet de sérieuses retombées économiques, directes et indirectes.

Pièce maîtresse de l’offre nantaise, la promenade sur l’eau de l’Estuaire représentait un pari risqué: il s’agissait de distribuer, sur 60 kilomètres de rives, des œuvres d’artistes internationaux, de constituer ainsi une collection pérenne, de révéler, ce faisant, un territoire oublié, d’y conduire un public régulier et de ranimer les petites communes riveraines… Objectif rempli: l’Estuaire, dans sa troisième et ultime édition, propose un itinéraire qui brouille de manière magique passé et présent, manoirs et usines, activités contemporaines et archaïques. Commentées avec esprit, les œuvres installées çà et là invitent à des digressions imaginaires, ouvrent sur des réalités présentes et dures, esquissent un sourire mélancolique à l’adresse de ceux qui passent.

Insensiblement, le miroitement de la Loire cède aux brumes atlantiques. Les roselières font place aux terminaux pétroliers. Se dresse la base sous-marine aux murs épais de huit mètres qui écrase irrémédiablement Saint-Nazaire. Mais, aussi sûrement qu’un brin d’herbe peut crever l’asphalte, Gilles Clément, jardinier-artiste invité de l’Estuaire, a su faire pousser un bois de trembles aux feuilles miroitantes entre les travées des chambres d’éclatement des bombes. Sur le toit du bunker, ses jardins d’orpins et de graminées fleurissent vaillamment. Dessous, dans le ventre de la forteresse, la montagne renversée construite par les frères Chapuisat se découvre lentement dans la pénombre.

En cours de promenade, on aura aperçu, sombrant doucement, la Maison dans la Loire de Jean-Luc Courcoult; les Settlers, de Sarah Sze, singes, ours, jaguar et autres animaux qui colonisent un bouquet d’arbres sur la rive; l’impressionnant Serpent d’océan de Huang Yong Ping, long de 120 mètres, tout d’aluminium. Et encore, la petite villa posée sur une cheminée de Tatzu Nishi, le Pendule de Roman Signer, la Serpentine rouge de Jimmie Durham, l’Observatoire de Tadashi Kawamata. Ainsi que nombre d’autres œuvres croisées rêveusement sans que ni l’art ni le paysage ne l’emportent l’un sur l’autre.

Il en va de même en ville de Nantes où un simple fil rose tracé au sol balise le parcours. On ne sera pas surpris de voir une aile de cristal immense se déployer brusquement entre deux bâtiments, ni de se trouver nez à nez avec des peintures des XVIIe et XVIIIe siècles de la collection du Musée des beaux-arts dans les vitrines des Galeries Lafayette. De découvrir, en levant le nez, une banane monumentale sur le toit de l’école d’architecture ou de tomber sur une cime neigeuse au beau milieu de l’historique place Royale.

Depuis dix ans, et dans le même esprit, les artistes accompagnent les urbanistes dans leur effort de renouvellement de l’île de Nantes où le cœur de la ville est appelé à s’étendre. Sur l’ancienne trame industrielle, se dressent déjà des bâtiments d’enseignement et de recherche, un quartier de la création en occupera le centre. L’immense friche se repeuple; on y vise la mixité. Mais impossible de savoir, en cette heure fragile, si l’amalgame social à composante d’art, de design, de jardins et d’urbanisme prendra vraiment. Pour fabriquer l’avenir de Nantes, une poétique de la ville s’est constituée en politique de la ville: Jean Blaise, l’auteur de cette formule, rêverait de la tester au niveau national. «Nantes, glisse-t-il, est à lire comme un manifeste…»

www.levoyageanantes.fr

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Jean-Marc Ayrault

Premier ministre (ex-maire de Nantes)

«La force de Nantes, c’est sa capacité d’innovation, de mettre en œuvre les investissements publics en les combinantavec les privés et avec l’économie sociale.Je n’accepterai pasune ville qui se fige»