On dirait un tissu, lourd, précieux, une de ces étoffes dont les rois se faisaient un habit, une soierie brochée d’or. Un brocart. Mais lorsqu’on prend la montre en main, qu’on la soupèse, la retourne, on découvre côté pile ses maillons en forme de «u» qui s’emboîtent, un peu comme un jeu de Tetris. Tandis que côté face, toute cette construction est masquée sous un savant travail de guilloché main.

Chez Piaget, tout le monde a surnommé la montre «Jackie». Parce que le modèle dont elle s’inspire a appartenu à la Première Dame des Etats-Unis (lire p. 13). Il y a quelques années, la manufacture a eu la chance de pouvoir racheter l’originale lors d’une vente aux enchères. Une pièce emblématique du style des années 60. Officiellement, elle s’appelle «Traditionnelle Ovale» et son bracelet est entièrement conçu à la manufacture de Plan-les-Ouates. Ce ruban d’or porte en lui une part de mystère. Comment passe-t-on d’un assemblage géométrique à cette abstraction façon Gerhard Richter?

Pour le découvrir, direction la salle des machines. Tout commence par une fine barre d’or d’environ 150 g qui entre dans une machine-outil à commande numérique de laquelle sortiront 500 petits maillons. Tous les déchets d’or sont fondus à la manufacture dans un four à fusion avant de repartir dans le circuit de production. En une année, seulement 1% de l’or se perd dans les cheveux, les habits, sous les semelles.

Il faut compter huit heures de travail pour fabriquer ces 500 composants, qui sont ensuite ­contrôlés un par un, afin de s’assurer qu’ils ont été parfaitement découpés. On quitte les machines et leur bruit qui tire nerveusement vers les aigus, pour entrer dans le royaume de la main et d’un certain silence. Dans ces ateliers où œuvrent les bijoutiers-chaînistes. Tous les bracelets en or, chez Piaget, sont assemblés à la main. Il faut douze heures pour assembler celui de la «Jackie». Si l’on songe qu’il faut trois minutes pour un bracelet lambda assemblé avec des vis, on comprend un peu mieux ce que le mot «plus-value» sous-entend. Les pièces du patrimoine, comme la Jackie sont fabriquées de la même manière qu’elles l’étaient dans les années 60. Une chance que Piaget ait su conserver ce savoir-faire contrairement à d’autres maisons qui l’ont délaissé pendant la crise du quartz dans les années 70.

A l’établi, le bijoutier-chaîniste est en train de monter un bracelet. Il encastre un maillon dans l’autre à l’aide d’une pince sur une sorte de mini-herse avec les dents tournées vers le haut. «On appelle ça une fourchette», corrige-t-il. En observant la sûreté, la confiance de ses gestes, on peut voir ce que plus de trente ans d’expérience confère à un homme. «C’est comme un Lego: plus vous pratiquez, et plus ça devient naturel», explique l’homme de l’art. En Suisse, il n’existe plus de formation de chaîniste. Piaget, qui est la dernière manufacture à fabriquer de tels bracelets, est donc ­contrainte de former les siens.

Il faut compter une semaine de travail pour réaliser ce bracelet: 9 heures d’assemblage, auxquelles s’ajoutent 5 heures d’ajustage (l’opération grâce à laquelle le bracelet est soudé à la boîte, ndlr). Pour l’assouplir, avant de le donner au graveur, le bijoutier-chaîniste passe le bracelet au savon de Marseille. Un geste ancestral dans ce métier. «On assouplit toujours les bracelets au savon de Marseille, dit-il. Il contient de l’huile d’olive et il va laisser ce petit côté gras qui ne va pas se remarquer au toucher. On le fait bien mousser, on le passe sur le bracelet, on le rince, mais le savon va s’imprégner et cela assouplit les mailles. C’est un peu le secret de grand-mère des bijoutiers chaînistes.»

Quant au gravage, il prend environ trois jours. Devant son binoculaire, le graveur donne de petits coups de griffes sur le bracelet à l’aide d’une échoppe qui rentre dans la matière, laissant des creux et des copeaux sur son passage. Le motif s’appelle «Palace». «Ce type de décor est un guilloché main. Il est réalisé avec des outils de graveur. Rien à voir avec le guillochage qui se réalisera avec un tour mécanique», explique l’homme de l’art. Et à chaque petit coup d’échoppe, ce dernier annule petit à petit le travail de bijouterie. «Tout ce travail énorme, l’assemblage du bracelet à la main, l’ajustage, je m’évertue à le cacher, à le masquer avec un guilloché.» Et comme aucun geste n’est semblable au précédent, chaque montre est unique.

C’est étrange de penser que, dans le cas de ce bracelet, la beauté naît de la destruction, de la métamorphose d’un travail calibré au cordeau, dans lequel une échoppe vient créer le chaos. Un merveilleux chaos.