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haute couture

Comme un passage…

Les défilés haute couture de la saison automne-hiver 2013 ont émerveillé Paris la semaine passée. Une fashion week qui lançait des passerelles entre les mondes, l’ancien et les nouveaux, l’Europe et l’Asie, et où le passé servait le présent

Sous la verrière du Grand Palais, un théâtre désaffecté se délite. Une partie des murs et des sièges se sont effondrés. Pour quelle raison: séisme, guerre? On ne le sait. L’unité de temps et d’espace est respectée, sauf que l’on ne connaît ni l’un, ni l’autre. Un air de La Traviata tourne en boucle tel le vestige mélancolique d’une époque révolue. Le défilé Chanel va commencer. Le rideau s’ouvre sur une vision en 3D. Une cité futuriste qui évoque ces villes d’Asie, Singapour peut-être, où Karl Lagerfeld avait choisi de faire défiler sa collection Croisière en mai dernier (lire Samedi Culturel du 18.05.2013).

La fin d’un monde, l’émergence d’un nouveau, situé plus à l’est sur une mappemonde. C’est vers l’Asie que les regards se tournent (on n’avait d’ailleurs jamais vu autant de mannequins asiatiques sur le podium). Vers d’autres pays aussi, là où il reste des clientes haute couture. Raf Simons, le directeur artistique de Dior, l’exprime de manière explicite dans le dossier remis lors du défilé: «J’ai commencé par regarder les clientes haute couture de différents continents et de différentes cultures, et leur style propre. La collection n’est pas seulement autour d’un Dior parisien ou ­français, mais autour d’un Dior confronté au monde entier. Et combien ces cultures de mode peuvent influencer la maison et moi-même.» Et, de fait, sa collection emprunte à toutes les cultures: les colliers massaï, le shibori, cette technique traditionnelle japonaise où l’on teint le tissu en le nouant, ce qui lui donne un relief, et, bien sûr, le fameux tailleur Bar, emblématique de la maison parisienne.

Un monde en mutation

La «haute» pense global. Elle n’a pas le choix, d’ailleurs: dans une enquête menée par l’Institut français de la mode pour le compte de la Fédération française de la couture, du prêt-à-porter, des couturiers et des créateurs de mode auprès de 30 entreprises membres, il ressort que 87% de leur chiffre d’affaires est réalisé à l’exportation. Cela se compte en milliard d’euros.

La frontière qui protégeait cette exception française, bastion maintes fois attaqué (par les Al­lemands, pendant la Seconde Guerre mondiale, qui voulaient la délocaliser à Berlin, et qui fut sauvé par Lucien Lelong, et par les Américains ensuite), devient plus poreuse. Même si l’appellation haute couture est juridiquement protégée et fait l’objet d’une dé­cision du Ministère français de l’industrie, depuis l’arrêt des col­lections couture de grandes maisons françaises comme Yves Saint Laurent, Balenciaga, Nina Ricci, ­Christian Lacroix, pour ne citer qu’elles, et récemment Givenchy, qui a mis cette activité entre parenthèses voilà deux saisons, la fashion week accueille toujours plus de couturiers qui viennent de hors les murs du triangle d’or délimité par l’avenue Montaigne, l’avenue Georges-V et les Champs-Elysées.

La clientèle traditionnelle de la couture se raréfie, confie le couturier Azzedine Alaïa, dont l’œuvre fera l’objet de l’exposition de ré­ouverture du Musée Galliera à Paris le 28 septembre prochain. Les nouvelles fortunes ont d’autres besoins, aspirent à autre chose: «Quand j’ai débuté, le mois de juin était la saison des grands bals. Les femmes venaient chercher leurs robes dans leur Rolls conduite par un chauffeur portant une casquette et des boutons de livrée sur leur uniforme. Aujourd’hui, les femmes travaillent, voyagent, ont besoin d’une couture différente, plus en phase avec leur vie; elles veulent plus de vêtements de jour. Or, quasiment toutes les collections de couture commencent par des tenues de cocktail et des robes du soir brodées.»

Ce que l’on a vu pendant ces quatre jours? Des ponts jetés entre le passé et le futur, afin d’écrire un présent possible, même si hors de portée. On a vu apparaître des silhouettes historiques, le pourpoint chez Frank Sorbier, le bustier Renaissance chez Julien Fournié, les robes à traînes brodées de perles Belle Epoque chez Alexis Mabille, des silhouettes «fitzgéraldiennes» chez Armani Privé, une robe de mariée des Mille et Une Nuits chez Elie Saab, entièrement brodée de pierres de lune. Christian Lacroix, appelé par Diego Della Valle, le propriétaire de la marque Schiaparelli, pour rendre un «hommage à Elsa», a relu les archives à sa façon et réinventé ses fameux costumes à poches créés par la couturière pendant la Seconde Guerre mondiale (nous y reviendrons). Karl Lagerfeld, en grand remixeur, a convoqué l’époque edwardienne tout en lui donnant un coup d’accélérateur temporel grâce à des coupes, des tissus aux effets cinétiques; le tweed est brodé, tressé avec du lurex, le tout scandé par de larges ceintures.

La technologie au service du rêve

Si les métiers d’art traditionnels sont plus que jamais à l’honneur – les brodeurs, les plumassiers, les paruriers ont d’ailleurs exceptionnellement ouvert leurs portes pendant cette semaine de la couture –, la part de matériaux technologiques, ou empruntés à d’autres industries, tend à croître. Cela fait plusieurs saisons que Stéphane Rolland utilise la fourrure de silicone pour orner ses robes-sculptures. Iris van Herpen crée des robes oniriques à mi-chemin entre l’art et la couture grâce à la technologie digitale et l’impression en 3D. La jeune couturière d’origine chinoise Yiqing Yin, qui a habillé Audrey Tautou pendant le dernier Festival de Cannes, crée des collections comme des poèmes sans mots grâce à des associations de techniques et matières, mêlant les époques. Elle a fait par exemple défiler une robe dans une matière plastique iridescente utilisée pour l’ameublement, qui joue les kaléidoscopes. En parallèle, elle a fait fabriquer un velours rasé au sabre par la manufacture Bevilacqua, à Venise. «L’un des derniers qui tissent le velours à la main: ils ne font que dix centimètres par jour», confie Yiqing Yin. On se laisse prendre par la poésie et l’on croit voir passer des robes qui semblent tissées dans de l’eau, ou dans des nuages. «Le but, c’est de faire fondre la technique dans un propos visuel et émotif, dit-elle. J’utilise un mélange de techniques existantes, mais je fais en sorte que, selon le choix des matériaux et des palettes de couleurs, plus rien ne soit reconnaissable. Que cela crée un écosystème qui semble presque naturel, qui étonne, mais sans que l’on se demande si c’est de la broderie ou une autre technique», confie-t-elle.

De la poésie, une paix surtout émanait du défilé Viktor & Rolf. Viktor Horsting et Rolf Snoeren n’avaient pas présenté de couture depuis treize ans. Le show commence par une méditation. Le silence emplit la salle. Puis apparaissent les mannequins, l’un après l’autre, tous vêtus d’une même matière mate, une soie technique de couleur noire. Les deux couturiers les installent, comme des sculptures vivantes. «Nous voulions qu’elles ressemblent à des pierres d’un jardin zen, confient-ils le jour suivant. Lorsque le modèle marche, on discerne des drapés particuliers. Toutes les formes ont été conçues en fonction à la fois de la robe et du résultat, lorsqu’elles sont assises ou allongées, et deviennent partie d’un tout.»

Que la haute couture se rapproche des besoins réels des clientes est une chose, pourvu qu’elle reste ce laboratoire où se tissent les rêves…

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Viktor Horsting et Rolf Snoeren

(Viktor & Rolf)

«Cela fait un moment que nous songions à nous concentrer sur le côté plus réaliste, plus portable du prêt-à-porter, et à nous offrir un champ de créativité, plus théâtral, plus conceptuel avec la haute couture. Comme si nous séparions les deux parties de notre cerveau. Nous voulons tout!»
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