Édito

Un si précieux héritage

De la même manière que le mot luxe recouvre à la fois les notions d’un savoir-faire ancestral et un état d’esprit en évolution constante, l’industrie horlogère fait le grand écart entre le passé et le présent avec élégance

Ce qui est fascinant dans le monde horloger, c’est sa capacité de résilience et sa foi dans le passé. Alors que l’arrivée du quartz au début des années 70 aurait dû faire disparaître les montres mécaniques, et du même coup un métier, voilà que l’on continue en 2012 à travailler sur la base de mécanismes inventés, pour la plupart, au XVIIIe siècle.

Prenons par exemple l’échappement. Le premier fut l’échappement à roue de rencontre*, conçu au XIVe siècle et qui perdura dans les horloges pendant quelques siècles. Puis l’échappement à cylindre, inventé par George Graham en 1725, mais le plus usité jusqu’à nos jours est l’échappement à ancre suisse, créé en 1753.

Or, il a fallu attendre la fin des années 90 pour que des horlogers osent s’affranchir des traditions, lorsque Nicolas Dehon déposa le brevet de son échappement constant en 1996, lorsque l’Anglais George Daniels mit au point l’échappement co-axial en 1999 et Ludwig Oechslin son échappement Dual Direct.

Bref. Tout cela pour dire que c’est à la fois beau et rassurant d’imaginer qu’une industrie au XXIe siècle n’a pas dilapidé son précieux héritage. Cela rend d’autant plus admirable le travail des horlogers du passé qui avaient exploré les confins de leur art et avaient trouvé les meilleures solutions possibles puisqu’elles valaient à la fois pour leur temps et pour ceux à venir.

Jamais on n’a eu autant besoin d’être rassuré par ce qui est derrière nous, afin de pouvoir appréhender ce qui nous attend. Lorsque l’on regarde les sublimes automates de Jaquet Droz, qui ont traversé les mers et les siècles. Quand on observe les plus futuristes des garde-temps, ceux de MB& F, de Urwerk, ou les derniers modèles de Romain Jerome avec son cadran Pac-Man, on se rend vite compte qu’en croyant inventer le futur on regarde surtout vers le passé. Et que l’on est tous un peu rétromaniaques.

De la même manière que le mot luxe recouvre à la fois les notions d’un savoir-faire ancestral et un état d’esprit en évolution constante, l’industrie horlogère fait le grand écart entre le passé et le présent avec élégance. Les grandes marques ont compris que les consommateurs ayant un fort pouvoir d’achat aujourd’hui étaient en quête d’excellence. Qu’ils étaient prêts à payer une sorte de taxe sur la valeur ajoutée par la main de l’artisan maki-e qui saupoudre de la poussière d’or sur la laque pour faire naître une lune nimbée de nué, de l’émailleuse qui peint la texture d’un pétale de rose d’une manière si réelle qu’il semble frémir dans le vent.

Ce que l’on appelle les Métiers d’art vit une ère très faste. Il n’était qu’à voir lors du dernier Salon international de la haute horlogerie, qui s’est tenu à Genève en janvier, toutes ces merveilles de délicatesse, ces peintures miniatures, ces émaux paillonnés, ces micro-mosaïques de pierres ou bien ces marqueteries de paille sur les stands de Cartier, de Vacheron Constantin, de Piaget. Il semblerait d’ailleurs que Patek Philippe ait engagé plusieurs de ces artisans aux mains d’or à l’interne.

Les mains dotées d’intelligence ont encore un bel avenir devant elles…

* Archives du Journal suisse de l’horlogerie et de la bijouterie, 1948, G.-A. Berner

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