Success Story

Un tonic 100% helvétique

Amour de l’amertume? Le journaliste Hans Georg Hildebrandt lance Gents, alliage de racines de gentiane jaune, de citron sicilien et de sucre de betterave. Cette boisson gazeuse naturelle, locale et artisanale, veut conquérir le marché de la nuit. Et les vrais hédonistes. Notre chroniqueuse Véronique Zbinden est conquise

Gin ou vodka? Avec ou sans glace? Jusqu’à un passé récent, l’alternative du clubbeur se résumait à cela – à peu de chose près. C’était avant que le marché du gin n’explose pour faire place à de nouveaux alcools de connaisseurs, aux parfums distillés à la vapeur, aux arômes naturels de rose, de pamplemousse ou de concombre.

Surtout, c’était avant que le marché du tonic ne se mette à son tour en état d’effervescence. Avant qu’un inventif et vibrionnant journaliste zurichois, spécialiste de la gastronomie et du design, décide d’agiter le shaker. «Tout a commencé à un anniversaire chez moi, par une discussion de fin de soirée avec un ami photographe qui s’est reconverti dans le café. Nous étions conscients du potentiel de ces nouvelles marques de proximité, artisanales, exigeantes, qu’il s’agisse de bières, de café ou de cacao. Je suis un fan de gin et de tonic depuis toujours et ce soir-là, je me suis lancé le défi de créer mon propre tonic.»

Hans Georg Hildebrandt commence ses recherches, intrigué par le succès récent de PME européennes. Titillé aussi par le succès de ces pionniers britanniques qui, tels Fever-Tree ou Fentimans, ont misé sur des boissons gazeuses de qualité. Des boissons qui privilégient les ingrédients naturels, contrairement aux géants de l’industrie qui recourent souvent à des arômes médiocres et des agents conservateurs, des édulcorants ou autres succédanés bon marché du sucre, tel le sirop de fructose extrait du maïs.

Nous sommes en 2012 et Hans Georg est notamment rédacteur en chef d’un magazine de design, après avoir travaillé pour de nombreux titres émanant de la restauration, des bars, du monde de la nuit… Glanant au passage un carnet d’adresses qui lui sera bien utile. Il fait ses premiers essais dans sa cuisine, entouré d’un trio d’experts: le barman du chic Widder, un spécialiste de l’analyse sensorielle, un cuisinier étoilé. Sa boisson doit être naturelle, locale, avoir une personnalité marquée: la racine de gentiane jaune, produite par de rares paysans du Jura vaudois, est à l’origine des recettes de l’Appenzeller et de la Suze notamment, une tradition de l’amer en Helvétie vieille de deux siècles au moins. Gentiana lutea fera partie des ingrédients de Gents, lui donnera son nom et sa profondeur aromatique. Une boisson décidément roots puisqu’elle sera adoucie au sucre suisse de betterave. Pour équilibrer ce registre très amer, le citron sicilien ajoute ses notes plus exotiques et solaires, grâce à un extracteur qui préserve le caractère fruité naturel du zeste. Enfin, quelques pincées de poudre de quinine complètent la recette, histoire d’avoir droit à l’appellation de tonic.

Le résultat? Une amertume boisée évoquant la réglisse, des notes d’agrumes et de citron vert, de la fraîcheur, un picotement plaisant et une complexité inédite.

Le logo et l’habillage graphique de Gents enfin sont conçus par Nina Thoenen, qui est aussi la compagne du journaliste: l’Albatros du Robur le Conquérant de Jules Verne, étrange vaisseau hybride, pour une sobre invitation au voyage… Gents a d’ores et déjà séduit de nombreux lieux arty, mais aussi des bars exigeants, fréquentés par de vrais hédonistes désireux de bien mixer leur Bombay Sapphire, leur Bulldog ou leur Old Lady’s. Une bonne centaine de points de vente à ce jour distribuent la boisson, détaillants, bars et restaurateurs, dont Le Dix Vins de René Fracheboud, à Carouge, qui goûte son étrange amertume. Hans Georg Hildebrandt vient en outre de livrer ses premières caisses à Berlin et il ne lui reste, de la production initiale de 130 000 bouteilles, pratiquement aucun stock.

Devenu indépendant, il travaille sur mandats pour le compte de quelques clients du monde du luxe et de la culture et fait ses livraisons en fin de journée, avec la voiture familiale ou parfois même la remorque de son vélo, «quand il est fatigué d’écrire…». Plus fou et plus audacieux, en octobre, Gents sera sponsor de la grande soirée de rentrée de l’ambassade de Suisse à Washington… «A côté de Lindt et des grands noms de l’industrie helvétique!» sourit le gentleman de la nuit zurichoise. Cela dit, Gents est une aventure: «La plus grande aventure de ma vie.» Qui ne s’arrête pas là. Après être rentré dans ses investissements, le journaliste-entrepreneur songe désormais à agrandir la famille: «La recette d’un ginger ale est presque prête. J’espère pouvoir le lancer cet automne.»

L’histoire a déjà donné raison sur un point au moins à Hans Georg Hildebrandt: les créateurs du pionnier britannique Fever-Tree, né en 2005, viennent de céder une participation de 25% pour quelque douze millions de livres… De quoi rêver? «Qui sait, d’ici à quelques années, cette activité m’assurera peut-être un revenu suffisant pour vivre. Pas question de renoncer à mes mandats, mais au vu de la crise de la presse, l’écriture pourrait ne rester qu’un à-côté.»

Et pour en revenir à la question d’origine, la seule qui compte finalement: comment le marier? «Un tiers de Tanqueray 10, deux tiers de Gents, des glaçons produits dans une machine Hoshizaki, un quartier de limequat et une feuille de kaffir… N’oubliez pas: verser le liquide en inclinant le verre, de manière à préserver les bulles…»

www.gents.ch

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Le résultat? Une amertume boisée évoquant la réglisse, des notes d’agrumes et de citron vert, un picotement plaisant

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