julien faure

Une adaptation permanente, le gage de la survie

Les mutations de l’industrie textile et des marchés obligent la rubanerie à se réinventer sans cesse

A l’origine, les rubans servaient d’accessoires pour les chapeaux, les chaussures, les vêtements, etc. Mais le principal débouché, jusque dans les années 60, était le linge de maison. Un marché qui a disparu presque totalement aujourd’hui. Les années 60-70 ont provoqué une grave crise, avant que l’industrie de la mode ne sauve les rubaniers, vers le début des années 80.

Sur ses cent premières années d’activité, «Julien Faure» n’a pas eu de modification majeure à apporter à son outil de production. Certains métiers à tisser de l’époque de la création de l’entreprise (1864) tournent toujours dans l’atelier. Mais en plus de la crise des années 60-70, l’entreprise a dû faire face à une rupture technologique qui a fait disparaître toute une partie de l’industrie rubanière.

Au début des années 70, l’entreprise suisse Müller à Frick, qui ­jusque-là fabriquait des métiers à navettes pour les rubans, a trouvé un procédé beaucoup plus rapide, qui a radicalement changé le paysage de l’industrie textile. C’est aujourd’hui le principal fabricant de métiers à tisser modernes de rubans. Mais ses machines ne correspondent pas au savoir-faire «Julien Faure», dont l’activité est trop marginale pour que le fabricant suisse maintienne la fabrication des métiers Jacquard traditionnels.

«Nous avons failli disparaître au moment de ce changement technologique, explique Julien Faure. Nous avons tenté de suivre en achetant ces machines modernes qui tissent dix à vingt fois plus vite. Or nous ne produisons pas les très grosses quantités pour lesquelles elles sont conçues. Il nous était donc impossible de les rentabiliser.»

Le rubanier les revend rapidement. Quand toute l’industrie du ruban tourne le dos à la technique ancestrale du tissage, «Julien Faure» est l’un des rares à maintenir le cap, en rachetant notamment des métiers traditionnels, dont se débarrassaient alors ses concurrents.

Un pari payant: «Nos machines permettent des choses – une finesse – que les machines modernes ne peuvent pas faire, se réjouit le directeur. Les gens de Tudor sont venus nous voir, car ils cherchaient un produit textile ultra-spécifique. Quelqu’un leur avait dit: si vous voulez quelque chose que personne ne fait, allez voir «Julien Faure».»

Au début des années 90, l’entreprise se retrouve une nouvelle fois à la croisée des chemins. Trop compliqué de continuer à acheter de vieilles machines et de les maintenir. «Nous avons alors décidé de fabriquer nous-mêmes nos propres outils», relève avec fierté le directeur. «Julien Faure» est aujourd’hui la seule entreprise au monde à posséder des métiers de tissage à navettes entièrement sur mesure. Une trentaine au total.

«Nous avons développé de nouvelles machines, mais aussi le logiciel de conception assistée par ordinateur qui nous a permis d’évoluer pour répondre à la demande des clients, c’est-à-dire des produits qui ne se faisaient pas avant. Sans l’informatique, nous aurions mis beaucoup trop de temps pour répondre à leurs attentes.»

Dans cette entreprise – labellisée «patrimoine vivant» –, à la fois d’un autre âge et résolument tournée vers l’avenir car en adaptation constante, une chose a été oubliée en route: la communication. «Le faire-savoir est aussi important que le savoir-faire, reconnaît Julien Faure. Nous avons négligé cet aspect-là.»

Mais le bouche-à-oreille fonctionne. Et de nouveaux marchés à usage technique apparaissent. Celui par exemple de sangles tissées avec des fils métalliques qui ont des propriétés spécifiques, de la fibre optique, etc. «Impossible à faire sur des métiers modernes, note Julien Faure. Du coup on se tourne vers des gens comme nous. Et en termes de personnalisation pour l’industrie de la mode, tout est possible ici. Les motifs, ce n’est rien d’autre qu’un croisement de fils…»

Le patron de PME se dit toujours convaincu qu’il existe un avenir pour l’industrie en France, «sinon j’aurais délocalisé, comme tout le monde. Mais la recherche d’authenticité est un grand mouvement actuel, qui bénéficie à des entreprises comme la mienne. Cela dit, il reste difficile d’attirer du personnel, des capitaux, même si les gens sont sensibles à ce discours. C’est encore très compliqué mais ça viendra. Les mutations de l’industrie et des marchés montrent que c’est une performance pour une entreprise de vivre 150 ans.»

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