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élégance américaine

«Une approche du style triomphante»

Apôtre de l’élégance «made in USA», Alan Flusser décrypte le style américain

Alan Flusser est un styliste américain qui possède sa propre chaîne de magasins proposant des vêtements sur mesure. Il est aussi l’apôtre de l’élégance aux Etats-Unis et l’un des grands ambassadeurs du style «made in USA». Auteur (entre autres) de la bible Dressing the Man, il a été le designer de la garde-robe de Michael Douglas dans le film Wall Street.

Le Temps: Vous êtes considéré comme l’une des personnes les plus représentatives du style américain, une référence mondiale de l’élégance outre-Atlantique. Quelle est votre propre définition de ce type d’élégance? Alan Flusser: Je voudrais d’abord mettre en garde quant à la difficulté d’articuler un style propre à l’homme américain dans la mode actuelle. Pour tenter de définir un archétype de style national, il faut regarder au-delà du prisme de la mode grand public, dans les interstices du vestiaire privé, celui de l’homme commun de la rue et de son élégance discrète. En d’autres termes, il faut chercher les hommes qui savent parfaitement bien composer leur vestiaire et choisir leurs atours en fonction de leur sensibilité propre. Par conséquent, les individus auxquels je me réfère ici ne sont pas ceux que vous pouvez voir dans les magazines de mode américains mainstream comme GQ ou Esquire, par exemple.

Qui sont ces hommes? Lesquels incarnent le mieux un style américain à vos yeux? L’allégorie la plus évidente d’un style propre aux Etats-Unis est l’homme qui est en photo dans mon livre Dressing the Man, Anthony Drexel Biddle. Ce diplomate, un mondain richissime, était considéré comme l’homme le mieux habillé du pays durant les années 20 et 30. A ce sujet, le célèbre acteur Doug Fairbanks Jr. m’a un jour dit qu’il considérait ce dernier comme le numéro un de l’élégance américaine, reléguant William Rhinelander Stewart (un businessman new-yorkais philanthrope de la même époque, ndlr) à la deuxième place. Ralph Lauren lui-même partage cet avis, et nous aimons lui et moi particulièrement cette icône du style américain.

Anthony Drexel Biddle (à gauche sur la photo), diplomate des années 20 et 30 et grande figure de la mode américaine. (DR)

Pour quelle raison? Parce que Anthony Drexel Biddle symbolise ce qu’était et demeure le style américain authentique, à savoir la confiance en soi, l’ajustement parfait de la mise, la décontraction, le goût éclectique et une forme d’élégance innée et naturelle. Jamais personne, pas même un Européen, n’a rayonné de cette manière, et personne n’a pu à l’époque, et même ne pourrait de nos jours, rivaliser ni atteindre un tel perfectionnisme. Cette approche américaine du style triompherait systématiquement à tous les concours d’élégance.

Comment expliquer une telle élégance naturelle? Dès le début du siècle précédent, les Américains avaient une longueur d’avance car ils ont été des pionniers. Ils sont les premiers à avoir emprunté des éléments au vestiaire sportif et à les avoir portés hors des terrains de sport, pour arborer des tenues décontractées. Cependant, parce que le physique des Américains était plus imposant et plus athlétique, il leur était plus facile de porter des couleurs vives. Des couleurs qui les mettaient plus en valeur que les Européens. L’Américain a du coup toujours été en avance dans sa capacité à tirer parti du mélange de plusieurs genres vestimentaires.

Quel est ce mélange précisément? Aujourd’hui, comme à l’époque, l’élégance américaine poursuit sur la voie d’un héritage né d’une alchimie d’éléments disparates, mais sur la base de vêtements classiques portés ensemble ou séparément. La grande difficulté quand on cherche à identifier un style américain unique est que l’on se focalise forcément sur le sommet d’une pyramide. Or, cette dernière représente un immense amalgame d’éléments différents: l’art tailleur du «bespoke», la tenue des bikers, la patine des habits du cow-boy, l’état d’esprit du style «preppy», le sartorialisme à l’italienne, les vêtements de sport high-tech, le tout teinté d’un soupçon d’Hermès, d’Arnys, de Tincati, de chaussures belges, de Nike, de Paragon. Le tout savamment mélangé pour faire bonne figure.

Que pensez-vous des éléments typiques du style américain comme le jean ou les baskets par exemple, les éléments phares du sportswear? Les incontournables américains tels que le jean, le T-shirt, les baskets, le sportswear, les capuches et autres stéréotypes BCBG jouent un rôle prédominant dans le style américain, plus en tout cas que n’importe où ailleurs. L’élégance américaine, quand vous la rencontrez, joue sur une large toile sartoriale et se présentera donc toujours comme étant plus éclectique, moins déterminée par les classes sociales, ou moins uniforme que sur le Vieux Continent. Et quand elle est de bonne facture, elle peut se comparer aux costumes d’antan de nos ancêtres européens.

Quelles étaient jadis les caractéristiques qui permettaient de distinguer des styles nationaux typiques? Durant des décennies, l’homme de goût était reconnaissable à son allure vestimentaire. A cette époque, l’Amérique se résumait au look de l’«Ivy League»: des formes amples, sans pinces, des vestes à simple boutonnage croisé, des épaules naturelles, ce qui définissait l’allure des étudiants des grandes universités. L’Anglais typique, lui, était affublé d’un costume inspiré de Savile Row: taille haute, veste à double boutonnage croisé. Quant à l’Italien des années 60-70-80, il arborait de son côté la veste non croisée, épaules marquées, buste cintré, comme une seconde peau.

Quelle figure incarne aujourd’hui aux Etats-Unis le mélange des genres que vous décrivez? Le plus emblématique à mes yeux, celui qui incarne le mieux ce goulasch vestimentaire, cette spécialité typiquement locale, est Ralph Lauren. A la fois l’homme et sa marque. Mais définir le look Ralph Lauren représente une grande difficulté, à cause de son découpage en multiples sous-ensembles et sous-marques (Purple Label, RRL, Polo, PLX, etc.). Son credo de base a ici en tout cas quasiment valeur de vérité fondamentale: voici un homme qui a bâti le plus grand empire de la mode haut de gamme dans l’histoire, un empire dont les critères de qualité sont irréprochables et basé sur le principe de l’anti-mode.

Le principe de l’anti-mode? Ralph Lauren a commencé modestement avec ce qu’il connaissait, les cravates. Il imposa ensuite très vite son style personnel dans le monde coincé de la mode des pulls à col rond. Mais plutôt que de vouloir être dans la tendance, Ralph Lauren voulait avancer à son rythme. En se fixant ses propres objectifs, il a fini par incarner l’héritage du goût vestimentaire du passé. Un goût si élevé qu’il s’est retrouvé catapulté bien au-delà des artifices de la mode passagère.

C’est-à-dire? Ses collections faisaient référence aux Brooks Brothers, la plus ancienne marque de vêtements des Etats-Unis, créée à New York en 1818 (Abraham Lincoln, le 16e président des Etats-Unis, a été assassiné en 1865 dans un frac Brooks Brothers, ndlr). Ralph Lauren apporta alors sa propre touche, créant une forme d’assurance distinguée basée sur un goût anglo-américain, la base de sa vision. Il revisita ainsi l’élégance haut de gamme et guindée du style «Ivy League» en la mettant au goût du jour. Il redéfinit nombre de classiques tout en explorant de nouvelles voies dans ses propres créations. Puis il entreprit de séduire toujours plus, grâce à une stratégie marketing centrée sur la diffusion de masse des stéréotypes du lifestyle à l’américaine: un mode de vie rassurant et fédérateur.

C’est une stratégie qui a fait recette depuis… Effectivement. En puisant dans ses racines, en étendant son influence dans la mode tout en portant au pinacle les canons du style «Ivy League», Ralph Lauren a ouvert une voie, celle des copies de son monde «preppy»: Timberland, Gap, J. Crew, Tommy Hilfiger aux Etats-Unis, Façonnable, Albert Goldberg, ou encore Daniel Cremieux en France. Tous ont été tellement séduits qu’ils ont non seulement perpétué les fondamentaux des Brooks Brothers, les pionniers, mais également propulsé la mode américaine aux quatre coins de la planète. Et en chemin, Ralph Lauren a fini par prendre la place de Brooks Brothers comme arbitre et protecteur des fidèles du genre.

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