Quand la paille s’institutionnalise

Matériau La directrice d’une clinique privée genevoise réalise un vieux rêve, adjoindre à son établissement une annexe en paille porteuse

Une ressource naturelle qui ne séduit plus seulement les particuliers et s’étend aux collectivités, faisant son entrée dans le paysage urbain

Une imposante demeure bourgeoise surplombe la route de Chêne, artère menant des Eaux-Vives à Chêne-Bougeries, qu’éventre le chantier des futures stations du CEVA. La Clinique Belmont, ­établissement spécialisé dans le traitement des addictions et des troubles alimentaires depuis 1978, bénéficie d’un emplacement stratégique dans la ville. Lorsqu’il fut décidé de bâtir une annexe devant abriter salles de séminaires et bureaux, la directrice Sophie Nicole y a vu l’occasion de concrétiser un vieux rêve, ériger une construction en paille porteuse sur le terrain boisé. «Tout le monde, personnel soignant et patients, a pris ça à la rigolade au début, croyant que je plaisantais. Mais, au fur et à mesure de l’avancée des travaux, chacun s’est passionné pour le chantier et s’est proposé pour donner un coup de main», déclare Sophie Nicole.

Ce qu’autorise une construction de petite taille comme celle-ci, de 40 m2. En effet, la proximité de l’homme est immédiate avec ce matériau brut non transformé, puisque les ballots peuvent être portés à bout de bras et sont ­empilés simplement les uns sur les autres. L’architecte Stéphane Fuchs, l’un des associés du bureau genevois atba, responsable du projet, explique: «Il n’y a aucun élément de bois entre le toit et les fondations, seulement les bottes de paille, à la fois isolantes et porteuses. La plupart des maisons en paille ont une ossature bois, la paille n’étant utilisée qu’en remplissage, mais l’on trouve aussi des techniques mixtes, comme l’habitation familiale de Vers-chez-les-Blancs, dans le canton de Vaud, un projet du collectif CArPE (Collectif d’architecture participative et écologique), association pionnière» (LT du 01.06.2011).

L’annexe de la Clinique Belmont est le deuxième édifice institutionnel construit sur ce mode en Suisse romande, le premier étant le médiatique ECO46, bâtiment administratif de la Ville de Lausanne abritant les bureaux du Service des parcs et domaines, réalisé également par le collectif CArPE et inauguré en juin 2012.

«Ce qui est très impressionnant, dit Sophie Nicole, c’est que l’on peut voir chaque jour une évolution. Il y avait un trou, puis sont apparus les pilotis. Ensuite, le plancher avec, comme isolant à l’intérieur, du papier journal recyclé et injecté. Puis on a posé deux cadres en bois pour les ouvertures, et les bottes de paille ont été empilées en une matinée. Et enfin le toit. Et tout ça, à la main, sans l’aide d’une grue!»

Car c’est bien l’humain que l’on valorise lors d’une telle construction. A la différence des chantiers où l’on utilise le système coffrage béton et ferraille, «qu’on connaît depuis cent ans et grâce auquel on construit 98% du parc immobilier. Notre but est de développer des bâtiments écologiques pour l’en­vironnement et bons pour l’être humain», explique l’architecte. Lors du chantier, les ouvriers qui sont habituellement au contact de matériaux polluants, de solvants, travaillent ici dans une atmosphère saine, la paille étant un matériau neutre.

A l’heure actuelle, les parois de bottes figées avec des sangles pour éviter qu’elles ne se tassent ont été mises en tension et les cadres de bois destinés aux ouvertures ont été renforcés pour absorber les pressions. Les murs attendent d’être crépis, un enduit de terre crue devant être projeté à l’intérieur et de la chaux à l’extérieur. «En plus d’être un revêtement esthétique, la terre et la chaux vont pénétrer dans les bottes, s’incorporer à la paille pour devenir un élément homogène, un mur porteur très solide qui contrevente entièrement la construction. Pour éviter que la paille ne se dilate au cours de l’année avec les changements de température, l’enduit va la figer tout en la rendant ignifuge», explique Stéphane Fuchs. Les parois seront ainsi perspirantes et hygroscopiques (elles absorbent l’humidité et la rejettent à l’extérieur) et l’isolation phonique sera exceptionnelle, ce qui prend tout son sens dans le cas d’une clinique, où l’atmosphère ouatée est de rigueur, la parole du patient, confidentielle, devant être contenue entre quatre murs.

Bientôt, le toit plat en épicéa sera végétalisé avec des plantes grasses. «Le problème en ville, c’est que, lorsque les surfaces sont trop étanches, l’eau va directement dans les canalisations, qui sont vite engorgées. L’intérêt d’une toiture végétalisée, c’est de déphaser l’ar­rivée de l’eau, qui sera d’abord absorbée par le toit, seul le surplus partant dans les canalisations», indique l’architecte.

Stéphane Fuchs évoque l’existence, à l’heure actuelle, d’une vingtaine de constructions en paille dans toute la Suisse réalisées depuis une dizaine d’années, toutes techniques confondues (paille porteuse, coffrage de bois et remplissage paille et mixte), l’architecte spécifiant qu’il est structu­rellement impossible d’utiliser la paille dans des constructions individuelles de plus de trois étages sans avoir un problème de planéité des dalles.

«Ce qui est impressionnant, c’est de voir chaque jour une évolution»