Architecture

Une maison couchée entre les vignes

Dissimulée sous le jardin d’une maison de Cortaillod, la villa Muller se fond dans le paysage tout en offrant de grandes ouvertures sur le lac et les vignobles

Elle est quasi imperceptible depuis la rue, la villa Muller. On y accède par des escaliers qui s’enfoncent dans un lopin de terre, à l’image d’un terrier mystérieux. Seuls quelques puits de lumière laissent imaginer qu’un volume habitable se trouve sous cette parcelle de verdure qui fait face à une élégante maison, construite dans les années 1940 sur les hauts de Cortaillod, dans le canton de Neuchâtel, et qui lui sert donc de jardin habitable. «Le projet consistait à imaginer une villa sur la parcelle en pente sise sur la propriété de la famille du maître d’ouvrage, qui profite d’un panorama magnifique sur le lac, le village historique et les vignobles, explique Andrea Pelati, à la tête du bureau du même nom basé à Neuchâtel. L’enjeu était de créer une construction la plus discrète possible, qui s’insère dans le terrain pour ne pas perturber le paysage, tout en répondant au programme d’une habitation familiale avec un bel espace à vivre, une chambre parentale, une chambre d’enfant, un espace de jeu et un bureau.»

Un mur de vigne habité

Pour déroger au règlement de toit en pente obligatoire dans le périmètre de protection du site bâti, justifié par la proximité du village, l’architecte a développé l’argumentaire de construire un bâtiment qui s’apparente plus à un mur de vigne habité qu’à une maison classique. Le volume présente ainsi un aspect monolithique sur la partie supérieure, qui sert de nouveau socle végétalisé à la maison existante. Avec uniquement des percées vitrées horizontales visibles depuis le sud.

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La structure extérieure est réalisée entièrement en béton pour évoquer la force des murs de vigne. «La recherche de la teinte, proposée au maître d’ouvrage et validée par la commune, a mené à un gris chaud anthracite, dont les composants rouges et bruns se retrouvent sur les ceps de vigne et les murs de vigne vieillis. Le volume minéral de la construction semblant flotter sur un large bandeau vitré suivant la topographie du terrain», précise Andrea Pelati.

Le thème du parcours

A l’intérieur, le vaste hall s’étire en biseau vers un grand espace à vivre sur un niveau intermédiaire, que l’on rejoint en descendant quelques marches, amorçant un parcours fluide à travers les différents espaces de la maison situés dans la partie inférieure du monolithe. Pour l’architecte, le thème du parcours est une composante fondamentale de ce projet. Depuis la rue, on emprunte un chemin pavé qui se prolonge par des marches pour descendre dans le toit végétalisé, on traverse le hall pour arriver, plus bas, vers la cuisine et l’espace à vivre, puis on s’enfonce vers les espaces de jeux et de travail. Ce dernier débouche ensuite sur une cave et une buanderie sur le même niveau, qui rejoint la cuisine par un escalier secondaire, plus discret, comme un passage secret. «L’accès aux deux chambres de la zone nuit, logées dans le socle supérieur, a été volontairement rendu le plus discret possible, pour ne pas attirer l’attention, relève le concepteur du projet. Pour cela, nous les avons reliées à un couloir étroit dans le biais du hall. La vue spectaculaire sur le paysage de la pièce à vivre attire d’emblée l’œil dans la promenade du hall, si bien qu’on ne remarque pas l’accès aux chambres.»

La matérialité intérieure est axée sur du béton apparent dans l’entrée, le cheminement, l’espace de vie et les pièces de jeux et de travail. Avec une chape qui garde un aspect minéral et lisse, évitant ainsi les veinures d’un carrelage, pour sentir l’unité des espaces et le lien avec l’image du monolithe extérieur. Dans les deux chambres à coucher, un parquet foncé, plus chaleureux, contraste avec des salles de bains en mosaïque.

L’impression d’être couché dans l’herbe

L’un des points forts de cette maison est le jeu des niveaux et des ouvertures qui font varier les relations avec la nature, le paysage. Dans les chambres supérieures, les vitrages relativement discrets donnant sur de larges tablettes intérieures semblent dominer le lac et la vue lointaine sur les Alpes. Dans l’espace à vivre, les 2,60 m de hauteur de vitrage réparti sur deux longueurs invitent à vivre dedans ou dehors de plain-pied, et offrent une vue ininterrompue sur les vignobles, le village et les rives du lac. Dans la partie inférieure, le socle s’enfonce de 80 cm dans la terre. L’espace est plus tenu dans cette partie de la bâtisse, pour diminuer l’impact visuel de la maison. Visible à ras le bandeau vitré, le jardin extérieur se situe donc au niveau des hanches des habitants, créant un rapport inhabituel à la nature, puisqu’on a l’impression d’être couché dans l’herbe. «Cette articulation de grands volumes habitables et de recoins plus intimistes, de plans larges et rapprochés, de vues lointaines et proches, confère à notre maison une variété d’ambiances et fait qu’on se sent bien partout», estime Anne Muller, propriétaire des lieux.

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Pour cette maison totalement intégrée dans le paysage qui a remporté le Prix Bilan de l'immobilier 2018, dans la catégorie maison individuelle, l’architecte a su en effet maîtriser les variations de niveaux, d’ouvertures et de typologies. Le plus impressionnant restant le décalage entre une bâtisse enterrée qui disparaît dans la verdure en partie arrière, tandis qu’elle s’ouvre totalement sur le paysage à l’avant. Tout en restant à peine perceptible, vue de loin.

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