Le temps semble s’être arrêté à Sagaing. Cette petite bourgade à quelques kilomètres au sud de Mandalay fut jadis l’une des nombreuses capitales du royaume birman. Elle est lovée au milieu des collines vertes, chacune surmontée d’un stupa doré qui scintille sous le soleil de midi. Le long de l’Irrawaddy, le cours d’eau qui traverse le pays du nord au sud avant de se déverser dans la mer d'Andaman, des femmes se lavent les cheveux à même la rivière. Des enfants vêtus de la robe ocre des moines novices en reviennent, une barre de savon à la main.

Le RV Orient Pandaw apparaît au détour d’un chemin. Ce navire tout en bois de teck et en laiton est une copie parfaite d’un bateau de l’ère coloniale appartenant à l’Irrawaddy Flotilla Company, une firme créée en 1865 par des marchands écossais. «À son apogée dans les années 30, il s’agissait de la plus grande flotte de navigation fluviale au monde, note Paul Strachan, l’actuel propriétaire de cette compagnie à laquelle il a redonné vie en 1998. Elle avait plus de 600 bateaux en opération sur les rivières du pays.»


Ceux-ci approvisionnaient les villages rizicoles du delta de l’Irrawaddy en vivres, transportaient du courrier et servaient de moyen de transport pour la population locale. «La Birmanie était une économie presque entièrement fluviale, les cours d’eau y étaient comme des routes», précise l’historien écossais. Mais l’Irrawaddy Flotilla Company n’allait pas survivre aux soubresauts du XXe siècle. «En 1942, lorsque le Japon a envahi la Birmanie, les dirigeants de la flotte s’en sont servis pour évacuer les colons britanniques via l’Inde, avant de couler la plupart des bateaux pour qu’ils ne tombent pas aux mains des Japonais», relate-t-il.

À la fin de la guerre, lorsque la Birmanie a obtenu l’indépendance, la flottille – perçue comme un symbole d’oppression coloniale – a été nationalisée et renommée Inland Transportation Board. Il a fallu attendre la fin des années 90 et les débuts du tourisme dans ce pays verrouillé par une dictature militaire pour qu’elle renaisse de ses cendres sous l’impulsion de l’Ecossais.

Horizon de rizières
Le RV Orient Pandaw lève l’ancre. Assis dans un transat sur le ponton supérieur, on observe le long ruban d’eau brune qui se déroule sous ses yeux. Sur les rives, on aperçoit de temps à autre un bouddha doré assis au milieu des palmiers, un fort colonial devant lequel des femmes font leur lessive dans la rivière ou un village de maisons en bambous sur pilotis. Sinon, rien que des rizières à perte de vue et le reflet bleuté des montagnes au loin. Le bateau fend paresseusement les eaux, comme un gros escargot de bois. L’air est immobile. Il n’y a pas un bruit.

«La croisière est une très bonne façon de découvrir le Myanmar: c’est relaxant, on sort des sentiers battus et on est au cœur de la nature, souligne Leon de Riedmatten, un Suisse qui a cofondé l’agence Ancient Cities Flotilla proposant des croisières sur l’Irrawaddy. On se rend compte que rien n’a changé depuis plus de 1000 ans. Les paysans labourent leurs champs au bœuf et à la charrue. C’est une expérience hors du temps.»

La plupart des sites historiques birmans se trouvent en outre le long de l’Irrawaddy. «Un parcours d’une semaine au départ de Mandalay passe par sept anciennes capitales royales», relève Paul Strachan. Les plus aventuriers choisiront les croisières qui permettent d’explorer les villages isolés du nord du pays, sur la rivière Chindwin. Plus prosaïquement, dans un pays où la mousson détruit régulièrement les ponts et où les routes ne sont souvent guère qu’un chemin de terre, la croisière représente le moyen idéal de se déplacer.

Le Myanmar a commencé à s’ouvrir en 2011. Depuis, le nombre de touristes a explosé, passant de 1 à 3 millions entre 2012 et 2014. Mais le pays n’était pas prêt. «Il y a eu une phase, entre 2011 et 2013, où les visiteurs sont arrivés en masse mais les infrastructures touristiques n’étaient pas encore en place, se souvient Thomas Barrows, product manager pour l’agence de voyages locale XO Travel. Il était quasi impossible de trouver une chambre d’hôtel ou un vol interne.»

Les choses ont toutefois commencé à bouger et les principales destinations du pays – Rangoon, Mandalay, Bagan et le lac Inlé – comptent toutes désormais une multitude d’hôtels et de restaurants. Le nombre de croisières sur l’Irrawaddy a lui aussi explosé. Cela va des séjours grand luxe avec piscine et cours de yoga sur le ponton aux sauts de puce en 48 heures sur des embarcations plus compactes. Elles attirent des voyageurs en quête de solitude. A l’image de Jürg, un Hambourgeois dans la trentaine, qui fait partie des passagers du RV Orient Pandaw. «J’ai voulu découvrir la Birmanie avant qu’elle ne change trop, note-t-il. Le Vietnam ou le Cambodge sont ouverts au tourisme depuis douze ans déjà. Ici cela ne fait que trois ans. Ce matin, je me suis réveillé à l’aube pour observer le lever du soleil sur les rizières désertes, c’était magnifique.»

Arrivée à Bagan
Le vent s’est levé. De gros cumulus gris s’accumulent sur l’horizon. Les rizières ont pris une teinte vert fluo et de grands nuages de poussière se sont formés sur les berges du fleuve. Un éclair zèbre le ciel et la pluie se met à tomber à grosses gouttes. L’orage durera toute la nuit. Au petit matin, le ciel est comme lavé. Les berges continuent à défiler, vertes et plates, lorsque apparaît un premier temple en pierre rouge. Puis un autre. Et un troisième. On arrive à Bagan.

Cette plaine de 50 kilomètres carrés est parsemée de plus de 3000 temples et pagodes, construits entre le XIe et XIIIe siècle. Ancienne capitale du royaume de Pagan, elle a été construite au moment de la transition de l’empire birman de l’hindouisme au bouddhisme. Elle a entamé son déclin à la fin du XIIIe siècle, à l’arrivée des troupes mongoles. Elle a ensuite été laissée à l’abandon durant plusieurs siècles, avant de subir une grande restauration – trop grande, disent certains archéologues – dès le milieu des années 90.


Il y a Thatbyinnyu, le temple le plus haut; Ananda et sa façade ouvragée; Dhamma Yazaka, isolé et magnifique avec ses têtes de dragon sculptées et son grand dôme doré et l’imposant Dhammayangyi, construit par un roi cruel pour se faire pardonner d’avoir exécuté sa femme, aux couloirs remplis de chauves-souris. La plupart de ces structures, qui se visitent aisément en scooter électrique, servent toujours de lieux de prière. Il n’est pas rare de tomber sur un moine qui médite dans l’encadrement d’une porte ou sur des fidèles agenouillés devant une effigie dorée de Bouddha.

L’escalier de pierre qui mène au sommet du temple de Pyathada est éclairé à la seule lueur des bougies posées à même le sol. Il débouche sur une vaste esplanade qui domine la plaine de Bagan. Des champs verts entrecoupés de palmiers s’étendent à perte de vue. Au loin, la rivière forme une bande lumineuse sous les derniers rayons du soleil. Quelques montgolfières flottent dans le ciel orange vif. Et partout, des temples. La silhouette de certains se détache, nette, devant le soleil couchant. D’autres sont déjà à moitié enfoncés dans la brume.
En redescendant, on passe devant une grande statue de bouddha assis dont la silhouette est éclairée par le rougeoiement des bâtons d’encens qui parfument l’air d’une saveur âcre. Une nuit noire est tombée sur les rizières. Tout est paisible.

Y aller
Il faut faire deux escales au minimum depuis Genève. Singapour Airlines et Malaysia Airlines proposent de bonnes connexions, à partir de 1000 francs.

S’y déplacer
Les routes étant en mauvais état, mieux vaut se déplacer à l’aide de vols internes. Plusieurs compagnies locales proposent des liaisons entre Rangoon, Mandalay, Bagan et Heho (pour aller au lac Inlé), entre 100 et 120 dollars par trajet. Les meilleures sont Golden Myanmar Airlines, Air KBZ et Asian Wings Airways. Le site https://flymya.com permet d’effectuer des réservations.

Y séjourner
Les croisières permettent d’explorer le pays en tout confort, en voyageant de Mandalay à Bagan, voire jusqu’à Rangoon. On recommande celles de Pandaw, Ancient Cities Flotilla, Sanctuary Retreats et Belmond. A Bagan, les hôtels les plus chers se trouvent à Old Bagan. Mais on peut trouver de bonnes affaires à New Bagan, à quinze minutes en scooter électrique des principaux temples.