Portrait

Une vie après le vin

L’œnologue Madeleine Gay part à la retraite à la fin du mois, après 35 ans passés au sein de la coopérative Provins et deux titres de meilleure vigneronne de Suisse. Rencontre avec celle qui aura participé activement à la transformation de la viticulture valaisanne

L’œnologue Madeleine Gay part à la retraite à la fin du mois, après 35 ans passés au sein de la coopérative Provins et deux titres de meilleure vigneronne de Suisse

Rencontre avec celle qui aura participé activement à la transformation de la viticulture valaisanne

Elle n’a pas hésité une seconde. Quand on lui a demandé où elle souhaitait être photographiée, Madeleine Gay a immédiatement opté pour le Clos Corbassière, aux portes de Sion. Un lieu symbolique pour l’œnologue emblématique de la coopérative Provins, qui partira à la retraite à la fin du mois. C’est le seul domaine qui appartient à Provins et c’est là qu’elle a expérimenté la plantation de spécialités, au début des années 80. «A l’époque, en Valais, on avait 99% de fendant, de pinot noir et de gamay, précise-t-elle en longeant d’un pas agile le bisse qui file entre pierres et vignes. Si cela semble évident aujourd’hui, l’introduction de cépages comme l’arvine, le cornalin ou l’humagne a été un travail de longue haleine.»

Madeleine Gay et Provins, c’est trente-cinq ans de fidélité. Trente-cinq ans de passion pour la vigne et le vin valaisan, mais pas seulement. Curieuse, avide de découvertes, cette femme réservée au caractère bien trempé a toujours regardé au-delà des montagnes qu’elle aime tant. «Je me suis toujours sentie comme une citoyenne du monde avec des racines valaisannes.» Féministe à la sensibilité écologiste, elle s’est souvent trouvée «à contre-courant» dans un canton qu’elle n’a jamais quitté. «Je voulais partir en Afrique après mes études d’ingénieure. Mais j’ai été immédiatement engagée par Provins, alors le projet est tombé à l’eau.»

La jeune œnologue est entrée chez Provins au culot. En 1981, alors qu’elle est en dernière année de son cursus à Changins, elle participe avec ses camarades de volée à une visite de la plus grande coopérative de Suisse. C’est le coup de foudre. «Je trouvais magnifique de permettre à de petits propriétaires de livrer leur vendange. J’ai écrit au directeur de l’époque, Jean Actis, pour lui dire que c’était une super idée. Et que ce serait encore mieux si Provins s’engageait à soutenir la plantation de spécialités.» Intrigué, le directeur convoque la jeune Sédunoise. «Il m’a proposé de réfléchir à la question», se souvient-elle, les yeux pétillants. Elle se renseigne et découvre que Provins paie ses sociétaires au kilo de raisin. «Plus ils récoltaient, plus ils gagnaient d’argent: dans ces conditions, ils n’étaient pas incités à planter du cornalin, un cépage peu productif, alors qu’ils pouvaient obtenir trois kilos au mètre carré avec du fendant. Les vignerons utilisaient d’ailleurs des engrais pour avoir un maximum de raisin – normal, il n’y avait alors aucune limitation de production. Cela polluait le Rhône. Je voulais changer les choses.»

L’énergie et la détermination de Madeleine Gay font mouche. Elle est engagée avec une mission toute trouvée: promouvoir les spécialités. Elle introduit le paiement de la récolte à la surface et montre l’exemple aux sociétaires de la coopérative en plantant du cabernet sauvignon au Clos Corbassière. «Les plants sont toujours là», précise-t-elle en montrant du doigt une vigne située en bas du clos. De l’humagne, du cornalin et de la syrah ont suivi. Assemblés, ils composent le Clos Corbassière, cuvée de seulement 3000 bouteilles. «Mon vin préféré», sourit l’œnologue.

La transformation du vignoble valaisan a pris vingt ans, accélérée par la création de l’AOC cantonale, en 1991, qui a imposé les limitations de production. «Cela a été un élément déterminant, souligne Madeleine Gay. Depuis lors, tout le monde a dû mettre l’accent sur la qualité. Les progrès réalisés par les vins valaisans et suisses ont été spectaculaires. On n’a plus à rougir de la concurrence internationale.»

En Valais, Provins a montré la voie, avec d’autres précurseurs comme Maurice Zufferey, Axel Maye, Dominique Rouvinez ou Marie-Bernard Gillioz. «Nous nous voyions souvent pour déguster, cela a créé une sacrée émulation», se souvient la vigneronne, qui a dû attendre 1997 et le départ à la retraite du directeur technique de Provins pour signer sa première étiquette. Car Madeleine Gay n’est pas arrivée en terrain conquis. «Il a fallu que je fasse ma place, souffle-t-elle. Une jeune femme qui débarque et qui veut changer les habitudes, cela suscite des résistances. Parmi les sociétaires, bien sûr, mais aussi parmi les cavistes. Dans mon dos, ils disaient que c’était bien beau la théorie, mais que c’était la pratique qui comptait.»

L’introduction des spécialités est loin de faire l’unanimité. «Ils appelaient ça des «bricoles». Ça leur compliquait la vie.» La nouvelle venue ne se laisse pas intimider, au contraire. «Pour moi, la difficulté est un moteur. Cela m’a motivée à avancer.»

Madeleine Gay s’est fait un nom, gagnant notamment à deux reprises le titre de meilleure vigneronne suisse de l’année (2008 et 2013). En parallèle, elle a connu des tempêtes internes, avec plusieurs départs forcés au sein de la direction. «Il y a une pression énorme pour mieux valoriser les vins face à une concurrence internationale de plus en plus forte, tente d’expliquer la Valaisanne. Tenir la barre dans ce contexte est un exercice extrêmement délicat.»

En partant à la retraite, l’œnologue responsable des spécialités sera la dernière cadre «historique» à quitter l’entreprise – l’ensemble de la direction a été renouvelée ces deux dernières années. «Une page se tourne, mais la nouvelle génération est prête à prendre le relais pour progresser encore», estime celle qui restera «à la disposition» de la coopérative pour des présentations ponctuelles.

A 62 ans, de son propre aveu «en pleine forme», Madeleine Gay entend «profiter de la vie». En multipliant les balades avec son mari, Stéphane, œnologue reconverti dans la photo animalière. «Je joue le rôle de vigie», s’amuse-t-elle. Passionnée d’art, elle envisage de faire des cours de céramique pour «jouer avec la terre».

Mais pas question de faire son propre vin, comme on le lui demande souvent. «Pour une œnologue, j’ai eu le job le plus créatif possible, avec jusqu’à 70 cuvées par an à vinifier. J’ai fait le tour du métier. Ce serait faux de croire que le vin serait meilleur parce que les vignes sont dans mon jardin.» Elle éclate de rire en tournant sur elle-même: son jardin c’est ici, au Clos Corbassière, où tout a commencé.

La nouvelle venue chez Provins ne se laisse pas intimider, au contraire. «Pour moi, la difficulté est un moteur. Cela m’a motivée à avancer»

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