Mode 

Utopie couture à Paris

Le temps des défilés haute couture printemps-été 2019, à Paris, les créateurs ont fait naître une bulle dans laquelle se racontait un monde plus beau, et parfois plus juste

Peut-on considérer la haute couture comme une forme d’utopie progressiste? La question en fera sourire plus d’un. A l’heure des crises migratoires, de la colère des «gilets jaunes» ou de l’impasse du Brexit, passer des centaines d’heures à réaliser une robe que seules quelques clientes fortunées auront la chance de se payer peut légitimement sembler obsolète… ou simplement indécent. Reste que cette grille de lecture passe à côté de l’essentiel.

Parce qu’elle vise l’exceptionnel, le hors du commun, la haute couture constitue une sorte de laboratoire de recherche de la mode. Dégagés des rythmes de production infernaux du prêt-à-porter, accompagnés des meilleurs artisans au monde, les créatrices et créateurs ont du temps pour penser, développer, expérimenter, se tromper. Qui bénéficie encore d’un tel luxe? Certainement pas les PDG de multinationales, ni les politiciens, encore moins les journalistes. A l’occasion des défilés de haute couture printemps-été 2019, qui se sont achevés la semaine passée à Paris, les designers de mode ont donc laissé libre cours à leurs rêves les plus fous. Et ont fait naître une bulle dans laquelle se racontait un monde plus beau, parfois plus juste.

Interroger les perceptions

Chez Valentino, l’Italien Pierpaolo Piccioli a présenté une collection d’une beauté indicible, le genre de spectacle qui ferait croire à un.e athée que Dieu existe. Top-capes, trenchs ou somptueuses robes du soir ayant nécessité jusqu’à 1040 heures de travail à la main: les volumes étaient comme de grandes brassées d’air, nuages d’organdi, de taffetas, de scuba, de faille ou de soie flottant sur les corps. Les couleurs? Magiques. Une véritable expérience synesthésique. Tour à tour, l’orange vif, le lilas, le rose framboise, le vert malachite ou le jaune fluo révélaient à chaque spectateur une grammaire intime.

Ces teintes étaient d’autant plus saisissantes qu’elles étaient portées par une majorité de mannequins métisses ou noires, 48 sur un total de 65 modèles. Dans un monde lavé de toute discrimination raciale, ce chiffre serait passé inaperçu. Les acquis sont rarement commentés. Mais les nombreux et élogieux commentaires à propos de la «cabine» Valentino (dont faisait partie la sculpturale Naomi Campbell) rappellent que la couture est encore essentiellement affaire de clientes blanches. En faisant dialoguer ses créations avec un autre type de peau, en se servant de la seule magie de son art, Pierpaolo Piccioli a bousculé les imaginaires et interrogé les perceptions, non seulement de la mode, mais de la société dans son ensemble.

Nouveaux idéaux?

Loin de cet élan romantique, plongée dans l’univers intello-déjanté de Viktor & Rolf. Pour son printemps couture, le duo de créateurs néerlandais a imaginé de très volumineuses robes de princesse en tulle bariolée, comme si Cendrillon s’était perdue dans un épisode du manga japonais Sailor Moon. Brodé sur chaque tenue, un slogan. Enorme. «Je ne suis pas timide, je ne t’aime juste pas», «Désolée je suis en retard je n’avais pas envie de venir», «Je veux un monde meilleur», «Vas te faire foutre», pouvait-on lire en lettres fluos, histoire de souligner l’ironie de la démarche. Mais que fallait-il y voir exactement? Une parodie de l’univers de la mode? Une critique néo-debordienne d’Instagram et de la société du spectacle? Un appel à la conscience citoyenne? A ces interrogations, «V&R» n’offrent évidemment pas de réponses. Trop facile. Fins stratèges, les créateurs laissent aux spectateurs le soin de nourrir leur propre réflexion. A chacun son utopie.

Pour Karl Lagerfeld, le monde idéal se situe au XVIIIe siècle. Le jour du défilé Chanel, la nef du Grand Palais pouvait bien avoir des allures de villa italienne, c’est bel et bien l’époque des Lumières qu’il s’agissait de célébrer. Hommage aux fleurs de porcelaine que chérissait Madame de Pompadour, grande protectrice des arts, les roses, jacinthes, jasmins et autres violettes étaient le cœur battant de la collection. Brodés, repeints, en dentelle, en plumes, en résine ou en céramique, leurs pétales naissaient sur un pan de robe retournée et se hissaient jusque sur les bijoux de tête. Nostalgique d’un raffinement révolu, le Kaiser? N’y pensez même pas.

«C’est une collection sereine, idéale, hors du temps, tout à fait d’aujourd’hui, avec de nouvelles formes», déclare dans un communiqué Karl Lagerfeld, absent du défilé pour cause de «fatigue». La modernité résidait dans les décolletés bateau ou les jupes zippées tombant à mi-mollet. Baptisée «nouveau Chanel» par le créateur allemand, cette ligne pure dialoguait avec une silhouette plus floue, volumes cloches ou corolles. La mariée était quant à elle… en maillot et bonnet de bain brodés. Sous son voile blanc pailleté argent, cette créature mi-Pompadour mi-Bowie racontait la couture de demain, sophistiquée mais audacieuse. Vivante.

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Audace et technicité

Chez Dior, Maria Grazia Chiuri n’a de cesse d’interroger la société à travers le prisme du féminisme. Pour l’été 2019, la créatrice s’est approprié le thème du cirque, ce spectacle intégral où la technique et l’audace effacent les frontières d’âge ou de genre. Sous un faux chapiteau planté dans les jardins du Musée Rodin, le défilé était une délicieuse parade.

Vestes noires inspirées des dompteurs, tailleur Bar incrusté de paillettes, chemises blanches rehaussées de collerettes, bonnets pailletés façon Pierrot et Colombine (des «béguins») ou robes du soir en organza à motif Arlequin: la grammaire Dior fusionnait parfaitement avec celle des dresseurs, des clowns et autres artistes. Le show était rythmé par la performance de la compagnie de cirque féminin Mimbre. La confiance entre les acrobates constituait ici le seul filet de secours. A chaque geste, chacun tenait la vie de l’autre entre ses mains. Pas de hiérarchie, pas de subordination. L’expression d’une possible égalité?

Une nouvelle forme de féminité

Chez Givenchy, exit les références. La modernité passe par l’esprit tabula rasa. Pour sa collection baptisée Bleached Canvas («toile blanchie»), Clare Waight Keller a voulu donner un visage plus contemporain à l’industrie de la couture. Dans les galeries nues du Musée d’Art moderne de la ville de Paris, on a vu passer des pièces tailleurs à l’architecture aérienne et des robes en guipure suisse à la coupe chirurgicale.

Au dos d’une robe tout en transparence, un nœud gigantesque se faisait sac à dos oversize, brillant détournement d’un archétype de la couture. Décliné en pantalon noir, en body rouge ou en manche cobalt, le latex insufflait aussi un esprit formidablement novateur au défilé, sans totalement perdre sa connotation sexuelle. Il flottait dans l’air une tension, une forme d’exquise déviance qui laissait entrevoir une nouvelle forme de féminité. Excessive et libre.

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