avant-première

Vacheron Constantin et «Le Temps» ont la joie de vous annoncer la naissance de…

Les deux montres présentées dans cet article sont les enfants du désir. Un désir né un beau soir de janvier 2012, entre la manufacture genevoise Vacheron Constantin et «Le Temps». Elles sont les premières d’une nouvelle famille de pièces uniques ou de petites séries. Journal d’une naissance

Le jour où tout a commencé…

15 janvier 2012. Une aventure comme celle-ci n’arrive pas tous les jours. Il faut bien qu’il y ait un commencement. Il fut soudain. C’était à l’occasion du dîner précédant l’ouverture du Salon international de la haute horlogerie (SIHH), qui s’est tenu à Genève en janvier dernier. Le Bâtiment des Forces Motrices résonnait de ce brouhaha qui prélude aux soirées, lorsque des personnes ayant au moins un point commun – l’horlogerie, en l’occurrence – se retrouvent en un même lieu, en un même temps, à tenter de se côtoyer ou de s’éviter poliment.

Cela a commencé par la ren­contre de deux coupes de champagne. Celle de Juan-Carlos Torres, le directeur général de Vacheron Constantin et la mienne. Faire du «small talk» avec le patron d’une manufacture prestigieuse signifie, en général, parler d’horlogerie. «Allez-vous présenter des squelettes au SIHH, cette année?» lui ai-je demandé, pour dire quelque chose. «Non, pas cette année, l’année prochaine…», répondit-il avant de demander de manière aussi fortuite qu’inattendue: «Seriez-vous d’accord d’en dessiner une?» Sous l’effet conjugué du champagne et de l’inconscience, je lui ai répondu oui.

Et voilà. En tout, cet échange aura duré deux minutes à peine mais il nous a engagés pour une aventure de neuf mois…

Quelques jours plus tard, le 19 janvier, j’arrive sur le stand de Vacheron Constantin au SIHH, l’esprit fleuri d’idées mais avec la crainte d’une méprise face à ce qui n’était peut-être qu’une proposition d’apéritif… Voilà ce que nous allions faire: j’allais m’immerger dans le monde des collectionneurs, me mettre dans la peau d’un client, imaginer et concevoir l’esthétique d’une montre unique qui serait réalisée dans les ateliers de Vacheron Constantin, dans l’esprit des Cabinotiers. Deux montres en l’occurrence: un squelette et un quantième, pièces sur lesquelles la manufacture pourrait laisser exprimer tous les talents de ses ­artisans d’art. Ces garde-temps devraient bien sûr avoir un lien subtil avec le temps, celui qui passe et le quotidien qui m’emploie. J’aurais carte blanche – choix des matériaux, des métiers, des couleurs, des sujets – dans la mesure d’un budget que je ne connaîtrais pas. Une telle proposition ne se refuse pas. J’ai donc dit oui pour la deuxième fois…

Le jour où j’ai compris qu’il était trop tard pour dire non

13 février. Temps de chien. Sur le parking de la manufacture Vacheron Constantin, à Plan-les-Ouates, la neige cingle la voiture. Pour un peu, on prendrait cela comme un signe. Le vent ploie les bouleaux pas encore assez vieux pour lui résister. Le bâtiment, conçu par l’architecte Bernard Tschumi, rend sa juste mesure à l’humain: minuscule. Le hall, tout en parois vitrées, immense puits de lumière, donne le vertige à l’envers. Et si on repartait, là, tout de suite? Trop tard. Dominique Bernaz, le directeur Retail, attend. Et dans un salon non loin, les équipes du département de la création et les artisans des Métiers d’Art aussi. Dire que tout le monde a l’air détendu serait exagéré. L’aventure va durer le temps d’une gestation: on va devoir apprendre à s’apprivoiser et travailler ensemble. Il faut dire que depuis que la maison existe, 257 ans, il s’agit d’une première. Le moindre de mes souhaits sera pris en considération et (peut-être) exaucé, mais les montres qui sortiront des ateliers dans neuf mois ne m’appartiendront pas. Pour l’instant, j’en suis encore au stade du rêve éveillé. L’équipe des Métiers d’Art est tout entière à mon écoute. C’est grisant: je connais le travail de ces artisans aux mains d’or. J’ai pu admirer leurs réalisations au fil du temps. Je vais leur confier mes rêves. A charge pour eux d’en faire une réalité.

On commence par le projet de montre squelette. J’ai l’impression d’être un mois avant Noël et de faire ma liste de cadeaux. En premier lieu, j’ai envie d’une pivoine. Parce que la pivoine a l’élégance de ne pousser qu’en mai et de se faire désirer tout le reste de l’année. Onze mois d’attente pour voir apparaître cette précieuse aux mille pétales, symbole d’impermanence. La pivoine inculque en beauté le respect du cycle des saisons. Elle donne aussi au passage une leçon de patience et ­d’humilité: aussi puissant, aussi riche soit-on, on ne pourra jamais faire fleurir une pivoine en décembre. A l’évocation de la pivoine, surgit un problème: où va-t-on la poser? Quelqu’un évoque le capot du barillet. Mais surgit un second problème: sur le cache barillet trône la Croix de Malte, le signe emblématique de la maison. Qu’à cela ne tienne, on la délogera. A la place fleurira donc une pivoine.

En deuxième lieu, je voudrais un papillon. Parce que le papillon est symbole de renaissance et de métamorphose. C’est sans doute l’un des plus beaux messages alchimiques que la nature nous offre: comment transformer le laid en beau, le lourd en léger, le rampant en volant, le monochrome en multicolore. Il nous rappelle en un battement d’aile le caractère éphémère de toute chose. J’aimerais que ce bel animal soit animé, que son envol joue les remontoirs. Un papillon rotor. Aussi étrange que cela puisse paraître, personne n’en a jamais eu l’idée. Pourtant, la forme s’y prête…

Et sur ce qui resterait de matière, sur la dentelle arachnéenne de la platine et des ponts ajourés, j’aimerais des feuilles de lierre qui disent la résistance à tous les maux, ou presque, et parle d’éternité.

Juliane Coulet, la graveuse, a pris des notes, a dessiné sur son cahier tandis que je parlais. On a dû s’accorder sur le papillon: il ne suffirait pas de le graver sur la masse oscillante. Il serait le rotor, découpé et gravé. A charge pour les hommes et les femmes de l’art d’en définir le juste poids.

Proposition est faite que l’on aille encore plus loin, que l’on grave la carrure, et même la demi-corne. Mais les montres trop ornées, c’est un peu comme une femme trop maquillée…

On passe au second modèle. En mon for intérieur, je la baptise Luna. Je rêve d’une lune qui danse à la frontière de la nuit, qui se jette à corps perdu dans le soleil. J’aimerais assister à l’union fugace des deux astres, réunir ces amants éternels… Je dessine une esquisse grossière, mais l’idée doit faire son chemin sous les doigts de la designer Emilie Vuilleumier. C’est d’eux qu’elle doit jaillir. A ce stade, il faut commencer à faire l’apprentissage de la confiance en l’autre et passer le relais…

Le jour où le soleil avait rendez-vous avec la lune

24 février. Je découvre les premiers croquis d’Emilie Vuilleumier par e-mail. J’ouvre chaque image lentement, avec un mélange de fébrilité joyeuse et de crainte. Et si je ne la reconnaissais pas, ma lune? J’ai une chance sur six. Ce n’est qu’au dessin numéro 5 que la rencontre a lieu. Elle en est encore au stade de l’esquisse, mais je sais que c’est elle, le corps tendu comme un arc, «elle plonge dans le jour, entraînant la nuit avec elle».

La composition a besoin d’être affinée, bien sûr, trouver son caractère, son style graphique, et surtout ses couleurs. Très peu, en l’occurrence: du noir, de l’ivoire, de l’or, du bleu nuit à la limite et basta. J’envoie donc un moodboard qui parle de Luna et de son univers: d’anciennes couvertures de Vogue, un dessin d’Erté, des photos ­d’Edward Steichen, une robe de Madeleine Vionnet, le profil de Mata Hari, des bijoux de tête, des flacons de parfum des années 30, pour les codes couleurs…

Quelques semaines plus tard, le 21 mars, rendez-vous est pris avec Emilie Vuilleumier pour choisir le dessin final qui servira de modèles aux artisans d’art. «J’ai fait des essais, sans trop réfléchir, dit-elle, un peu comme du dessin automatique, afin d’entrevoir d’autres possibilités.» D’habitude, elle n’entre jamais en contact direct avec le client. On lui transmet leurs souhaits, quand ils existent. Ce qui laisse peut-être plus de place à son imaginaire, mais qui entraîne le risque d’un message brouillé. «Les clients ne savent pas toujours exactement ce qu’ils souhaitent, dit-elle… Parfois, ils n’ont pas d’idée du tout. On les aide. Je ne sais jamais qui est le client; la seule information que l’on me donne, c’est son pays d’origine. Mais on ne doit pas pour autant faire l’erreur typique de vouloir créer des motifs en fonction de cette information. Les clients asiatiques, par exemple, veulent des montres qui respectent notre tradition, ils ne souhaitent pas que l’on essaie d’imiter la leur… Les clients qui passent des commandes spéciales ont une sensibilité plus horlogère qu’artistique.» Or dans le cas présent, c’est un peu le processus inverse car le mouvement des deux montres est un exercice de style imposé: le premier modèle sera conçu sur la base de la Patrimony Traditionnelle Squelette en or blanc, calibre 1120 avec mouvement mécanique à remontage automatique, et le second, sur la base de la montre ­Métier d’Art, dotée du calibre 2460 G4, un mouvement mécanique à remontage automatique avec l’indication des heures, minutes, jour et date apparaissant dans des guichets.

Emilie Vuilleumier prend son temps pour révéler ses dessins. Je reconnais les cheveux de Luna, le mouvement de son bras, son abandon et ses voiles. La dessinatrice a réalisé deux versions: la première avec une robe en émail, la seconde avec un fourreau serti de diamants. J’opte pour l’émail, bien sûr. Le serti me semble inutile. Il donnerait une connotation féminine à cette montre, ce que je ne souhaite pas. J’aime l’idée qu’un homme la désire et la porte au poignet…

Mais le propre d’un souhait est qu’il se réalise, ou pas… Quelques semaines plus tard, le 14 mai, j’apprendrai par e-mail que le choix s’est porté sur la robe sertie. Pour plusieurs raisons, d’ailleurs. Le délai tout d’abord. Comme l’explique Dominique Bernaz, le directeur du Retail, «ce choix nous permettra de pouvoir simultanément travailler sur toutes les parties du cadran et gagner une étape». Et donc livrer la montre à temps. Il est vrai que la manufacture n’a que neuf mois pour réaliser un projet qui, d’habitude, en demande le double. L’intérêt de la pièce ensuite: «Nous pouvons ainsi mettre en valeur un métier de plus (le sertissage, ndlr) et donner à cette pièce un aspect plus riche», ajoute-t-il. Le choix de l’émail aurait été une démarche plus puriste, mais plus élitiste… Sans oublier que cette montre est destinée, non pas à réjouir mes sens, mais avant tout à être vendue. Or les diamants associés à une complication, dans la zone Asie où son destin semble l’appeler, sont un argument de vente non négligeable. «Nous avons plusieurs demandes de commandes spéciales pour des montres masculines à complications serties de diamants baguette, en Asie, souligne Christian Selmoni, directeur artistique. Le diamant, en Occident, est associé à une image féminine. A Hong­kong, à Taïwan, en Indonésie, notamment, on perçoit le diamant autrement, comme une valeur d’investissement, un symbole de luxe et d’exclusivité. Les hommes, là-bas, sont très décomplexés par rapport au côté ostentatoire du diamant. Nous sommes beaucoup plus inhibés.»

Ce jour-là, j’ai définitivement compris que cette montre avait une vie propre et qu’elle était le fruit de plusieurs volontés.

Le jour où le papillon a pu prendre son envol

28 février. Les dessins de Juliane Coulet arrivent eux aussi par e-mail. Là encore, c’est un peu comme un 25 décembre: j’ouvre chaque image avec le cœur frissonnant. Ce qui apparaît à l’écran est renversant de délicatesse. Parmi les propositions, la voici, l’élue: une pivoine charnue, généreuse, gourmande. Et que dire de ce papillon ajouré, prêt à s’envoler… Quant au lierre, c’est un travail de bénédictin: comment la graveuse va-t-elle réussir à faire pousser des feuilles sur aussi peu de matière? Le 16 mars, les dessins étaient numérisés. Validation immédiate. La montre squelette pouvait suivre son destin, les fleurs éclore et le papillon s’envoler…

Le jour où j’ai poussé la porte des secrets

23 août. Une porte, deux portes, je ne sais plus combien de portes plus tard, nous voilà dans le saint des saints. Les ateliers des Métiers d’Art, dirigés par Christian Thibert, sage-homme qui a veillé sur les neuf mois de gestation des deux montres sœurs d’esprit. Dans la salle de gauche trônent des machines d’un autre âge, avec des cames, un burin, une manivelle. Des objets dont on pourrait se contenter d’observer la beauté poétique, si elles n’avaient pas un rôle essentiel à jouer dans l’histoire. Et assis ­devant l’une d’elles, le guillocheur ­Supachai Wattanakanoktham, vingt ans de métier. Il raconte que des machines comme celle-ci, qui date de 1950, ou comme cette autre là-bas, qui date de 1929, on ne sait plus en fabriquer. «Dans les années 80, on les vendait au kilo à la ferraille, explique le guillocheur. Aujourd’hui, on n’en trouve plus, malgré toute la technologie d’aujourd’hui.» Et du coup, les guillocheurs se font rares, faute d’outillage. Faute de maîtres aussi. Cette technique de décoration est fille de la précision et de la concentration. A l’aide d’une manivelle reliée à des cames, qui impriment un mouvement sur l’objet à graver, et d’un burin fixe, le guillocheur crée des motifs de lignes et de courbes qui s’entrelacent sur la matière. «Pour rendre l’effet des rayons du soleil, j’ai créé un dessin particulier, en mélangeant des lignes et les courbes qui font des sortes de vagues. Et comme la pièce est en champlevé, donc en creux, j’ai dû créer un burin spécial pour pouvoir graver dans le fond, sans risquer de taper les parois, explique-t-il. Le guillochage demande une concentration absolue. Je ne peux pas m’arrêter quand je commence une pièce sinon la pression que j’applique sur le burin change, et cela se verra.» Parce qu’une partie du savoir-faire s’est perdue, Supachai Wattanakanoktham a inventé des techniques nouvelles. «Un jour, je me suis dit qu’on pourrait créer un dessin avec des machines à guillocher, au lieu de toujours s’en tenir à répéter des décors de lignes et de courbes. On m’a lancé un défi: dessiner la carte du monde, en utilisant les techniques de guillochage. Et je l’ai relevé. Quand on regarde de loin, on dirait une gravure, mais de près, on voit la multitude de petits traits qui ont servi à dessiner le contour.» Comment transmettre tout ce savoir-faire? Supachai Wattanakanoktha va bientôt former un apprenti. A charge pour lui de prouver qu’il possède les qualités requises: «La passion, la concentration, la main et la douceur.» On reparle soudain du soleil. Personne ne lui avait demandé de créer un nouveau motif. Mais il l’a fait quand même. «Il ne faut jamais s’arrêter, toujours aller plus loin. Le but, c’est la perfection…»

Dans la salle d’à côté, penchée sur son établi, Juliane Coulet tient dans ses mains le fameux papillon. «Comme il sera en mouvement, j’ai essayé de le graver en polissant ou en matifiant certaines parties, de manière à ce qu’il soit toujours lumineux, quelle que soit sa position. Je voulais qu’il soit le plus épuré possible, mais qu’il ne ressemble pas à un vulgaire insecte.» Le processus pour arriver à un tel résultat est un travail intérieur, doublé d’un précieux savoir-faire. «Je ne sais pas comment on parvient techniquement à rendre la légèreté. On part avec une idée, on avance et, en fonction de ses émotions, la manière de travailler se met en place progressivement. J’avais ce papillon en tête. Je me suis plongée entièrement dedans pour arriver à lui donner vie.» Elle marque une pause et ajoute: «On a mis tout ce que l’on est dans ces montres. Mais je ne serais peut-être pas arrivée à ce résultat-là sans toute l’équipe derrière moi. Quand je repense à tout le déroulé de ce projet, aux moments de doute, quand j’avais peur de ne pas y arriver, il y avait toujours quelqu’un pour me faire sourire, pour me soutenir, pour être là. Dans des métiers comme cela, ça compte beaucoup. On ne fait rien tout seul.»

A ses côtés, le sertisseur Gérard Paquelet, trente-sept ans de métier, est penché sur ses bino­culaires, ses doigts sertissant des diamants sur les pans de la robe. «La plus grande difficulté, avec des pièces aussi petites, c’est de donner visuellement le sentiment d’une brillance totale, que toute la matière est habillée de diamants, ­confie-t-il. Et les grains qui les tiennent, on en met quatre par pierre, doivent être le plus discrets possible. Cette surface est comme un puzzle où l’on ne doit pas laisser d’espace. Le mitraillage* est la base de tout. Sur le bustier de la robe, j’ai réalisé un serti neige, aléatoire, en utilisant différentes grosseurs de pierres. Les plus petites font 5/10e de millimètres de diamètre. J’ai réussi à sertir 87 diamants sur cette robe, et rien que sur le bustier, il y en a 33. Mais pour se rendre compte de la finesse de ce travail, il faut prendre le temps de regarder la pièce dans le détail, avec une loupe. Quand on travaille sur une pièce unique, on apporte tout ce qu’on sait faire. Alors on espère que la personne qui l’achètera sera sensible à tous ces petits détails que l’on ne voit pas.» Soudainement, je me prends à l’espérer aussi…

Le jour où l’or est tombé du ciel…

19 novembre. Lorsque l’on m’a dit qu’Anita Porchet habillerait le ciel et le soleil de ses émaux, j’ai eu des papillons dans l’estomac. Anita est une magicienne. A mes yeux, c’est la plus grande émailleuse qui soit. Dans son atelier d’alchimiste, blotti dans la verdure du canton de Vaud, elle conserve des poudres d’émaux qui n’existent plus, des couleurs dont on a perdu les recettes depuis longtemps. Elle est la gardienne d’un savoir-faire qui s’est perdu, et qu’à force de patience, elle a parfois retrouvé.

Anita Porchet n’est pas liée à une marque en particulier car elle a besoin de liberté. On ouvre les guillemets et on la laisse parler: «Pour faire le fond du ciel, j’ai utilisé plusieurs couleurs, afin de lui donner une profondeur, mais je ne livrerai pas mon secret (rire). J’avais fait un premier ciel, mais je n’en étais pas contente. Alors je l’ai dissous. La deuxième fois, je suis arrivée à mon bleu. Les étoiles? J’ai eu envie d’utiliser des paillons anciens, biseautés comme une pyramide, en trois dimensions. Ces paillons sont rares, ils datent de la fin du XIXe siècle. On ne les fabrique plus. Je n’en ai presque plus d’ailleurs. Mais cela m’a vraiment fait plaisir de les utiliser sur cette montre-là. Ils embellissent une pièce qui en vaut la peine. Je les ai disposés sur plusieurs plans afin que la lumière vibre quand on bouge le cadran. On pense qu’ils ont été jetés sur l’émail un peu au hasard, or pas du tout. C’est une question d’équilibre, de sensibilité. Quant à l’émail qui recouvre le soleil guilloché, c’est une opale**. Ce sont des émaux difficiles à utiliser, ils se modifient à chaque feu. Il faut bien les connaître. Ils donnent un effet un peu mystérieux. J’ai une opale céleste, une opale nacrée, une opale irisée, une opale givrée, perle, légère… Des noms qui font rêver. Dans mon métier, je me sens «au service de». J’utilise le maximum de mes connaissances et compétences actuelles pour comprendre et créer ce qu’une personne désire. Je me laisse la liberté de refuser des projets qui ne correspondent pas à mon sens de l’esthétique. Mais si je suis motivée, je donne tout…»

Le jour où j’ai joué à l’Euromillions

20 novembre. «Seriez-vous disponible pour découvrir les montres?» «Oui», j’ai dit oui, bien sûr, selon une habitude assez récente prise le 15 janvier. En règle générale, lorsqu’il s’agit d’une commande émanant de vrais collectionneurs, des clients donc, ce rituel mène à la prise de possession. Dans mon cas, il s’agit du contraire: de la dépossession. Ces montres, rêvées, désirées, caressées des yeux à tous les stades de leur conception, allaient m’échapper ce jour-là. J’ai ­compris en filigrane, et dans une bien moindre mesure, ce que doivent ressentir tous les horlogers, tous les artisans d’art, lorsqu’un garde-temps sur lequel ils ont passé des mois, des années parfois, quitte leur établi. Il faut apprivoiser ce sentiment d’abandon… Et laisser la manufacture dessiner l’avenir de ces deux garde-temps. Il est plutôt réjouissant, d’ailleurs. Ces montres sont les premières-nées d’une nouvelle famille de pièces uniques ou de petites séries, qui seront créées dans le respect de l’esprit des Cabinotiers. Elles seront vendues courant 2013. Le squelette pour un prix oscillant entre 60 000 et 70 000 francs et la ­Métier d’Art entre 100 000 et 120 000 francs.

Mais on parle d’avenir alors que le présent m’échappe: le coffret est encore fermé et je ne les ai pas vues. Vont-elles seulement me plaire? Même s’il n’y a pas d’enjeu, reste ce moment particulier de la découverte, cet instant où toutes les voies de traverse, les infimes libertés prises par rapport au projet initial, vont devoir passer l’épreuve de la confrontation. La première à se dévoiler est le squelette. Je l’avais découverte en pièces détachées, mais là, soudain, en vrai, je peine à croire en sa réalité, en sa délicatesse, en son apparente fragilité. Le papillon n’est plus une «masse oscillante», il vole sur l’arrière du boîtier. La pivoine du cache barillet offre ses pétales généreux aux yeux qui veulent bien la regarder à la loupe. Les feuilles de lierre ont réussi à s’accrocher sur les parties minuscules de la matière ajourée.

La montre Métier d’Art me bouleverse, elle aussi: il y a un monde entre un dessin et un motif en trois dimensions, la sculpture d’une femme qui prend son envol depuis un ciel bleu nuit étoilé de paillons d’or et qui s’abandonne aux rayons guillochés d’un soleil couvert d’émail opalescent. Quand on la regarde à la loupe, on découvre la délicatesse de la main sculptée par Juliane Coulet, les cheveux semblant sortir d’un tableau de Klimt, les pieds où l’on discerne la douce rotondité de la malléole.

Il n’y a pas de mots pour dire l’émotion faite de sentiments ­contradictoires: de la joie, mêlée d’admiration, de fierté, le tout piqué d’une pointe aiguë de tristesse. Je les passe au poignet l’une après l’autre. Ce sera la première et peut-être la dernière fois. Elles portent en elles beaucoup de ce que je suis, mais ne sont pas miennes. Je repense à ce que m’ont dit tous les artisans d’art. Il y a un peu de nous dans ces objets précieux destinés à orner le poignet de quelqu’un d’autre.

A moins que… Ces deux montres seront présentées dès le 5 décembre dans la boutique historique, à la Maison Vacheron Constantin en l’Ile, à Genève, puis au SIHH, dès le 21 janvier prochain. Ensuite, elles seront mises en vente courant 2013. Je fais un rapide calcul: de décembre à février, il me reste environ trois mois pour gagner à l’Euromillions…

*Mitraillage: opération qui consiste à creuser mécaniquement un orifice dans la matière où viendront se loger les pierres.

** On appelle ainsi les émaux opalescents, dans des gammes de blancs avec des reflets colorés, légèrement rosés, mauves, bleu, vert, gris.

Il y a un monde entre un dessin et un motif en trois dimensions, la sculpture d’une femme qui prend son envol depuis un ciel bleu nuit étoilé de paillons

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