«Enfin on va pouvoir s’habiller!» lui lancent quelques amies en se bousculant pour l’embrasser juste après le défilé printemps-été 2016. Vanessa Seward a l’ambition d’habiller des femmes qui lui ressemblent. «Vanessa’s Way», lit-on sur un T-shirt. Des femmes cosmopolites, qui passent d’un pays à un autre et rapportent de leurs périples de longs manteaux de brocart de Tanger façon Talitha Getty, des bijoux en provenance d’Argentine, des sandales indiennes. Des globe-trotteuses en saharienne qui auraient comme port d’attache la France. Elles en portent les couleurs, d’ailleurs – «Bleu-blanc-rouge» –, et marchent à plat, en sandales ou pieds nus. «Je trouvais que les tenues étaient très glamour, avec beaucoup de lamé, et marcher à plat leur donnait un côté décontracté. En été, on mélange ce qu’on rapporte de voyage: il y a des inspirations argentines, indiennes, marocaines, dans cette collection. J’ai utilisé beaucoup de tissus couture», explique Vanessa Seward.


Les tissus couture, Vanessa Seward connaît: elle a passé neuf ans chez Chanel avec Karl Lagerfeld, deux ans chez Yves Saint Laurent avec Tom Ford, et huit années chez Azzaro. Et depuis 2012, elle dessine une collection par saison pour A.P.C., le chantre de l’épure. Comme quoi le glamour mène à tout. A soi surtout: un jour, Vanessa Seward a décidé de mettre son nom sur ses créations. Il était temps. En trois collections, ses silhouettes sont devenues des objets de désir. Pour l’automne-hiver qui vient de défiler en mars, elle a su créer le bon smoking en velours, le chemisier à lavallière dont toutes les femmes auront envie en automne, le bandana en cotte de mailles, le pantalon taille haute un peu «Drôles de Dames», les chaussures à plateforme en velours ou en vernis qui réveillent une tenue.


Mais revenons au printemps avant qu’il ne se ternisse. Sur la bande-son de son défilé printemps-été, Vanessa Seward, la compagne du producteur-musicien-chanteur Bertrand Burgalat, a posé sa voix, harmonisée par le compositeur Christophe Chassol, et récite comme un mantra les mots «bleu-blanc-rouge». «C’est mon hommage au charme de la femme française», dit-elle avec l’accent indéfinissable de celles qui ont été transportées d’une ville à l’autre – Buenos Aires, Londres, Paris – et qui ont étudié dans des langues qui n’étaient pas les leurs. Vanessa Seward est née à Buenos Aires, d’une mère anglaise et d’un père argentin, diplomate. Elle possède cette distinction qui s’apprend par infusion dans les cours privés parisiens du XVIe arrondissement. Ces établissements (Cours Victor Hugo, Notre-Dame-des-Oiseaux, Institut de L’Assomption) où les filles portent le chemisier blanc et la jupe plissée bleu marine de circonstance. Il ne reste pas grand-chose de son uniforme d’écolière dans ses collections. Encore que: on y retrouve une certaine austérité mesurée, mâtinée d’une sensualité qui ne dit pas son nom.


Pourquoi ce choix du bleu, du blanc et du rouge pour l’été 2016?
J’ai toujours aimé cela. Je ne sais pas si c’est l’influence de la France ou des Etats-Unis, mais je m’habille beaucoup en bleu-blanc-rouge. Et j’aime les uniformes des hôtesses de l’air.


En trois saisons, vous avez réussi à définir la silhouette Vanessa Seward. Quels sont vos codes, qui reviennent à chaque collection ?
Il y a des choses qui ont marqué dès le premier défilé: les imprimés. Cela fait partie de mes codes. Je travaille depuis le début avec des imprimés Abraham et j’utilise beaucoup leurs archives. Il y a aussi un artiste américain qui en dessine pour moi – Jason Glasser. Je fais aussi souvent des chemisiers à lavallière, et pour l’automne-hiver, j’ai créé une lavallière en cotte de mailles.


Quelle silhouette voulez-vous dessiner ?
Une silhouette plutôt longiligne. Je n’ai pas spécialement de longues jambes, mais je fais illusion. Je crée des vêtements qui donnent l’impression que celles qui les portent ont de plus longues jambes ou une taille plus haute qu’en réalité. Parce que c’est le genre de silhouettes que je trouve jolies.

Vos collections ont une élégance qui m’évoque les films de Claude Sautet. Pourquoi avez-vous convoqué ce style ?
C’est marrant parce que quand je crée des collections, je ne pense pas à la mode, je pense juste à des choses qui vont mettre une femme en valeur. Finalement, ce n’est pas une histoire de mode, mais de silhouette et d’allure. Peut-être que j’ai un regard de metteur en scène. J’ai d’ailleurs travaillé pour le cinéma*. J’ai envie qu’il y ait une allure, une pureté. Je travaille beaucoup les coupes pour qu’elles mettent en valeur la silhouette, mais je n’aime pas trop les détails. Dans le cinéma aussi, les détails peuvent déranger. Ma principale préoccupation, c’est la simplicité.


Vous dites que vous n’aimez pas les détails, or il y en a quand même de très beaux dans les collections qui défilent.
Si, j’aime les détails – tout est dans le détail! – mais j’aime qu’ils soient discrets. Je ne les aime pas quand ils ne servent à rien.

Comme ces sacs portés à la ceinture de la collection automne-hiver, ou encore ces lavallières en cotte de mailles portées dans le dos, comme si la femme, en partant, laissait un trait de lumière sur son sillage ?
Oui, c’était cela, l’idée. Et cela permettait un décalage entre le tailleur en jean et le chic de la cotte de mailles.

A quelle femme vous adressez-vous ?
A une femme proche de moi dans le sens où elle pourrait être Parisienne, mais en même temps je suis aussi Argentine donc elle a un côté un peu international. Je parle à une femme qui n’a pas envie d’être connotée, d’appartenir à une tribu en particulier. Elle n’est pas spécialement bobo, rockeuse ou modeuse. Elle a juste envie d’avoir des vêtements qui lui vont bien, qui la mettent en valeur et qu’elle peut garder dans sa garde-robe et mélanger avec d’autres choses. Il y a beaucoup de femmes comme ça, qui n’ont pas envie d’être déguisées. Ou en tout cas qui veulent mettre leur personnalité en avant.


Il y a quand même l’esprit des années 70 qui flotte sur toutes vos collections
Oui, je sais. Mais je ne le fais pas exprès. C’est inconscient. Ce n’est pas comme s’il s’agissait d’un message «mode». J’essaie toujours de ne pas être passéiste parce que, pour moi, c’est une sorte de déguisement et je n’en ai pas envie. Mais je trouve que les années 70, comme
les années 30, sont des décennies qui vieillissent mieux que d’autres parce qu’il y a un côté intemporel dans ces lignes assez épurées. Que ce soit dans la mode ou le design, d’ailleurs. Mais je ne souhaite pas du tout faire une panoplie.


Est-ce que cette décennie, les années 70, vous inspire parce que tout semblait être possible ?
Oui, les vêtements étaient moins codés. On sentait les femmes plus libres par rapport à la mode. On portait un jean, une jolie chemise et sa beauté. Comment dire? La mode était moins cérébrale. Elle ne jouait pas non plus ce rôle d’indicateur de statut social comme aujourd’hui. C’était le style qui comptait. Il y avait la place pour une mode subtile, chic, et qui mettait la femme en valeur. C’est aussi pour cela que, dans mon casting du défilé automne-hiver, j’ai choisi plein de femmes différentes. Je ne voulais pas le côté robotique que l’on peut voir dans certains défilés. Je voulais que ce soit la personnalité des mannequins qui soit mise en valeur.

On sent la volonté de certains créateurs – et c’est nouveau – de montrer une mode incarnée sur les mannequins, qui ne soient pas stéréotypés.
C’est ce que je voulais et c’est important pour moi. D’ailleurs aujourd’hui c’est la Journée de
la femme (rires). Finalement, c’est elle la première intéressée dans cette histoire et parfois on peut l’oublier quand on est créateur. C’est tentant de laisser parler son ego. Mais on doit toujours
se souvenir que l’on est au service des femmes.


C’est courageux de créer une marque aujourd’hui.
Je pense que je ne l’aurais jamais fait si Jean Touitou (le propriétaire d’A.P.C., ndlr) ne me l’avait pas proposé. Un créateur qui commence aujourd’hui, s’il n’a pas derrière lui une structure comme celle-là, c’est très, très difficile. D’ailleurs, je les admire beaucoup les indépendants, car derrière une marque, il y a tout un travail d’équipe – bien sûr, il y a la création – mais il y a aussi toute une stratégie de boutiques, de prix, de positionnement. J’ai la chance de travailler avec une équipe formidable et je ne parle même pas de la production et des ateliers!

Jusqu’à il y a trois saisons, vous avez créé des collections pour de grandes marques. Qu’est-ce qui vous a donné l’envie de mettre enfin votre nom sur vos collections?
C’est marrant, j’ai l’impression que dans ma vie, j’ai eu la chance que les choses me soient
tombées dessus. Au début, quand j’étudiais au Studio Berçot, je me disais que si je pouvais plus tard travailler dans un studio de mode, ce serait bien. Plus tard, j’ai travaillé chez Azzaro et quand Monsieur Azzaro est mort, on m’a proposé la direction artistique. Mais je ne pensais pas auparavant que cela allait m’arriver. Et là, c’est un peu pareil. En tant que créateur, on met beaucoup de son âme dans une collection et je me suis dit que ce serait bien de le faire sous mon nom. Celui qui me l’a permis, c’est Jean Touitou et je l’en remercie.

Qu’est-ce que cela a changé dans votre vie, la création de votre propre marque ?
C’était pile le bon moment pour moi. Chez Azzaro, je m’étais spécialisée dans un truc très chic, très robe du soir. Mais les trois ans durant lesquels j’ai travaillé chez A.P.C., avant la création de ma marque, m’ont aidée à changer de perspective. Ma vie aussi a changé: j’ai eu un enfant, je me suis un peu détendue et du coup j’ai pu penser à une garde-robe pour le jour. Maintenant, je peux vraiment penser à un vestiaire complet, amener un chic au quotidien. C’est vraiment ça que je veux faire: un chic pour tous les jours.


Quelques directeurs artistiques continuent de créer des collections pour une femme qui ne sort pas sans un chauffeur. Et vous, pensez-vous habiller une femme qui prend le métro ?
Complètement! Parce qu’aujourd’hui, c’est ce que je suis. Je vais chercher ma fille à l’école, mais j’ai quand même envie de ressembler à quelque chose. 

La mode a énormément changé ces dernières années. Elle est moins théâtrale, l’on remet le vêtement au centre. Vos collections semblent régies par le principe de réalité.
Oui, parce que c’est la mode que j’aime. Plus ça ira, plus je pourrai aussi créer quelques pièces un peu plus fortes dans mes collections. Je pense qu’il y a la place pour tout le monde. Je suis une créatrice qui veut juste faire des vêtements séduisants, qui donnent confiance aux femmes. Mais je peux aussi créer des choses sexy.


Votre collection automne-hiver, par exemple, est sexy, mais de manière très discrète.
Elle est austère, mais sensuelle. Pour le jour, je mélange des imprimés avec du denim ou avec du velours côtelé, car j’aime bien le contraste entre ces matières et le chic. Pour le soir, je voulais retravailler le smoking, un classique dans toutes les garde-robes féminines, mais avec des variantes en velours, ou avec une robe kimono que l’on peut mettre sur des pantalons. Je voulais que ma collection évoque une séduction subtile, suggérée. C’est le point de départ. Je n’aime pas que les choses soient trop évidentes. Il faut rêver…

*Vanessa Seward a collaboré avec les réalisatrices Valérie Donzelli («Main dans la main») et Siegrid Arnold («Miroir mon amour»), créant des costumes pour Valérie Lemercier, Aurore Clément et Fanny Ardant.

> Vanessa Seward en quelques dates :

1969 Naissance à Buenos Aires
1991 Etudie au Studio Berçot
1993 Intègre l’équipe de Karl Lagerfeld chez Chanel
2000 Rejoint le studio de Tom Ford chez Yves Saint Laurent
2002 Nommée chez Azzaro et en reprend la direction artistique jusqu’en 2011
2012 Dessine une collection capsule par saison pour A.P.C.
2014 Création de sa propre marque avec Jean Touitou, le propriétaire d’A.P.C.
2015 Ouverture de deux boutiques à Paris«Je travaille beaucoup les coupes pour qu’elles mettent en valeur la silhouette, mais je n’aime pas trop les détails. Dans le cinéma aussi, les détails peuvent déranger. Ma principale préoccupation c’est la simplicité.»