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Vue du Pavillon nigérian, avec la pièce «Teatro del’Archivio» de Ola-Dele Kuku.
© FILIPPO PERETTI

Architecture

A Venise, les arts éclairent l’architecture

A la 15e Biennale d’architecture, des commissaires et architectes mettent en œuvre d’autres disciplines pour éclairer la leur

«Grâce à l’apport des arts, nous cherchons à faire couler un peu de sang neuf dans les veines de l’architecture.»* Jacques Herzog et Pierre de Meuron le disaient à la fin des années 1990, matérialisant leurs propos par la mise en place d’une collaboration fertile avec l’artiste aujourd’hui décédé Rémy Zaugg.

A Venise, les deux architectes bâlois ont choisi le cinéma pour dire leur architecture. A l’instar de 87 autres bureaux, ils présentent leur travail à la 15e Biennale d’architecture, à l’invitation du commissaire général Alejandro Aravena. Projetées contre la paroi accidentée d’un édicule voûté dressé au nord de l’Arsenal, les images en mouvement d’Amos Gitaï dépeignent leurs projets. En toile de fond, l’hypothèse que les clés pour comprendre l’architecture sont externes à la discipline.

Gitaï filme Herzog & de Meuron

Reflections on Architecture fait ainsi s’entremêler images tirées d’anciens films du cinéaste israélien et architecte de formation, séquences dialoguées avec Herzog & de Meuron et prises de vue de certaines de leurs constructions. En guise de scène inaugurale: la façade autoportante granuleuse et sensuelle de la Maison des plantes à Laufon, construite pour Ricola en 2014 – le plus grand bâtiment en pisé d’Europe (LT du 02.03.2016). Au même titre que les architectes bâlois enveloppent parfois leurs bâtiments d’images imprimées sur des panneaux de verre, Amos Gitaï superpose les prises de vue. Des plans de Golem, l’esprit de l’exil viennent se fondre et s’enchaîner à ceux de la Maison des plantes.

Amos Gitaï juxtapose ici deux disciplines qui mettent à profit un même dispositif: au départ, les mots. «Mais ce texte n’a pas de forme physique, et il faut traduire cette expression verbale en forme», raconte-t-il. Face à lui, les Bâlois philosophent sur leur pratique: la technologie est un instrument précieux pour la pratique de l’architecture, mais gare à ne pas la laisser engloutir le projet. Chez eux, le regret aussi de la «déshumanisation de l’architecture», corollaire de la disparition d’un certain
artisanat.

Salon suisse

Au Campo Sant’Agnese, à quelques encablures de là de l’autre côté du Grand Canal, il est aussi question de savoir-faire locaux. L’historienne de l’architecture Leïla el-Wakil chapeaute le Salon suisse, un des événements parallèles de la biennale organisé par Pro Helvetia, qui a pris ses quartiers dans le consulat suisse à Venise. «Avec ce salon, j’ai souhaité dire mes convictions, qui rejoignent finalement assez bien la thématique globale formulée par Aravena» (LT du 28.05.2016). Fil rouge de la manifestation helvète, l’architecte égyptien Hassan Fathy, connu pour avoir réalisé Nouveau Gourna, un village près de Louxor destiné à reloger une communauté, sorti de terre au milieu des années 1940. La terre, c’est l’essence même de la pratique de Fathy, comme de celle de l’entreprise genevoise Terrabloc, qui fabrique des briques de terre crue à partir de gravats de chantier.

Sur une estrade de briques conçue par l’entreprise genevoise, des acteurs interprètent L’Enfer du béton armé, pièce écrite par Hassan Fathy en 1964. «Ce texte est particulièrement intéressant dans le contexte de la Biennale 2016 en ce qu’il montre en quoi l’architecture vernaculaire traditionnelle et ses dispositifs peuvent enrichir le projet contemporain. La pièce dénonce aussi l’implacable impérialisme occidental dans le monde émergent, en l’occurrence l’américanisation en Egypte. Je pense, comme Fathy, que les leçons locales doivent absolument nourrir le projet architectural contemporain», résume Leïla el-Wakil.

Pour Hassan Fathy, la littérature était un moyen de défendre un point de vue architectural. «Il considérait que l’on pouvait faire passer des idées architecturales par le théâtre et il a conçu plusieurs projets de centres culturels et touristiques (non réalisés) comprenant un théâtre dans lequel il entendait faire jouer ses propres pièces et d’autres ayant pour objet l’architecture, les beaux-arts, la culture.»

Le lit fait la chambre

Au Salon suisse, le théâtre pour éclairer l’architecture. Mais aussi la vidéo. Le 16 juin, Terrabloc présentera son travail, en collaboration avec le vidéaste valaisan Samuel Dématraz. «Notre travail est peu déplaçable: nous préconisons les visites d’ateliers pour pousser les visiteurs à mettre les mains dans la terre. Alors, quand nous sommes invités à présenter notre travail à l’étranger, nous avons besoin d’un support visuel. Mais nous ne voulons pas que ces images en soient de simples illustrations. Les vidéos de Samuel Dématraz proposent un véritable point de vue sur notre pratique. De plus en plus, nous nous entourons des savoir-faire d’artistes, graphistes, photographes, qui portent sur elle un regard critique», précise Laurent de Wurstemberger, de Terrabloc.

A Venise, la frontière entres les disciplines est poreuse, jusqu’à s’effacer au Pavillon du Nigeria. Son exposition campe dans un bâtiment industriel géré par l’association Spazio Punch, niché dans une ruelle sur l’île de la Giudecca qu’il faut rejoindre en vaporetto. Pour sa première participation à la grand-messe vénète, la république expose l’artiste et architecte Ola-Dele Kuku. «J’ai éprouvé très tôt une fascination pour les beaux-arts et pour les nombres. Puis j’ai découvert l’architecture, la combinaison parfaite entre ces deux centres d’intérêt», raconte-t-il. Plusieurs installations sont disposées dans le pavillon, qui pourrait bien aussi être celui de la Biennale d’art contemporain. Parmi elles, la pièce Teatro del’Archivio, sorte de bibliothèque circulaire en bois d’aulne, qui s’inscrit dans un travail plus large mené pendant plus de dix ans par l’artiste nigérian établi à Bruxelles, sous l’intitulé Opera Domestica.

«Ce travail questionne la notion d’espace domestique. Qu’est-ce qui définit l’usage d’un lieu? Un simple objet peut le faire. On appelle chambre à coucher un espace reconnaissable comme tel simplement parce qu’un lit est placé dedans. Si on enlève ce lit, la chambre à coucher reste-t-elle une chambre à coucher? Teatro del’Archivio est une unité du savoir, une sorte de pièce en soi, un espace uniquement dédié à l’apprentissage. On ne peut faire qu’un usage de cette pièce-objet. Intentionnellement, le siège n’est pas confortable: on ne peut pas s’y reposer ou prendre son repas à cet endroit. La bibliothèque est rotative et ajourée pour, symboliquement, voir au-delà de ce que l’on étudie, de sorte de ne pas devenir fanatique.»

Le concierge et les tours

Retour aux Giardini, lieu phare de la manifestation, où une trentaine d’Etats présentent leur projet dans des structures permanentes. Le Pavillon français bruisse, des photographies défilent doucement sur des panneaux publicitaires. Ce dispositif marque la thématique globale développée par l’agence Obras et le collectif AJAP14: la banalité.

Ici, il est question d’architecture ordinaire – les lieux où nous travaillons, où nous habitons – et de réhabilitation, capitale en France puisque les grands ensembles ont fourmillé sur le territoire dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, mais méprisée par certains bâtisseurs, car aux antipodes de l’architecture spectacle. Dans une vidéo présentée à Venise, le concierge de la Grand’Mare est formel: il a choisi de travailler là car il aime ce lieu. Les six tours de logements perchées sur les hauts de Rouen depuis les années 1970 ont fait l’objet d’une réhabilitation en 2012, menée par BMC2.

Outre les vidéos, l’architecture et l’urbanisme sont ici racontés par le truchement de la photographie. Cinq photographes du collectif France(s) Territoire Liquide ont capturé dix portions de paysages. Il en découle trois images et autant de manières de révéler progressivement cette réalité territoriale. Des lotissements, des zones d’activités commerciales ou artisanales, des infrastructures routières. Nouvelles richesses expose ainsi le «hors-champ des brochures touristiques et des cartes postales».

Si une sensation de vacuité peut étreindre le visiteur au sortir de ce grand raout biennal, il reste que certains commissaires et bâtisseurs parviennent, notamment à travers le prisme d’autres disciplines, à transmettre l’émotion que l’architecture suscite, sa présence physique et sa matérialité. ν

* «L’Architecture en questions: 15 entretiens avec des architectes», Marianne Brausch et Marc Emery, Paris, Le Moniteur, 1996.


A lire

«Hassan Fathy dans son temps», sous la direction de Leïla el-Wakil, Infolio, 2013, 59 francs

A voir

Biennale d’architecture de Venise, jusqu’au 27 novembre

Salon suisse, jusqu’au 27 novembre

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