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La véritable histoire de la peregrina, perle miraculée

On raconte beaucoup d’histoires au sujet de cette perle baroque, découverte au XVIe siècle dans le golfe de Panama. Fausses, pour la plupart. L’une d’entre elles, pourtant, est vraie: après être passée de mains royales à mains impériales, la Peregrina a bien failli terminer son règne dans l’estomac d’un chien pékinois. Mais Liz Taylor veillait…

On pourrait écrire un roman dont cette perle serait le personnage principal tant son histoire est rocambolesque. D’ailleurs, rien que le fait d’essayer d’en retracer les origines exactes est une aventure en soi: quasiment tout ce qui a été écrit sur cette perle, à ce jour, est faux.

David Warren, le directeur du département des bijoux de Christie’s à Londres, est tombé en amour pour la Peregrina. Il y a cinq ans, il s’est lancé dans d’âpres recherches qui l’ont mené jusqu’aux archives royales espagnoles, à Madrid. Lors de l’exposition d’une partie de la collection ­d’Elizabeth Taylor, à Genève, le 11 novembre dernier, il a généreusement accepté de partager le fruit de ses recherches.

Avant de commencer, posons déjà le poids de la Peregrina: elle pèse très exactement 202,24  grains, soit 50,56 carats, et non 55,50 carats comme on le lit généralement. Tout simplement parce qu’à l’époque où elle appartenait encore au royaume d’Espagne, elle était pesée avec le petit anneau d’or qui la surmontait. Toute nue, elle ne pèse plus que 50,56 carats.

Pour l’avoir tenue quelques trop courtes minutes dans les mains, on pourrait disserter des heures sur sa douceur, la pureté de sa forme, sur son orient, les iridescences qui semblent jouer à sa surface, la vie dont elle semble être dotée. Comment une perle âgée de 500 ans peut-elle avoir gardé ainsi tout son éclat, sans que les outrages du temps la fassent craqueler? L’émotion ressentie au moment où elle s’est lovée au creux de ma paume reste encore indicible. Elle y pesait de tout son poids: son poids en carats, comme le poids de son histoire. D’ailleurs il est peut-être temps d’arrêter d’en différer le récit…

C’est dans le golfe de Panama que tout a commencé. Une lettre datée de 1579 à laquelle David Warren a eu accès, et qui est détenue dans les archives royales espagnoles, atteste de la découverte de la Peregrina cette année-là. C’est un esclave noir qui la découvrit dans un coquillage si petit qu’il lui semblait impossible qu’il puisse renfermer quoi que ce soit. Cette perle si bien cachée fut le prix avec lequel il acheta sa liberté.

Elle fut vendue, par on ne sait quelle voie, à un marchand de perles portugais qui l’a rapportée à Séville où elle fut exposée à La Casa de Indias, un organisme qui réglementait le commerce maritime entre les colonies et l’Espagne. C’était alors la plus grosse perle du monde jamais découverte. Elle était destinée à être vendue à Rodolphe II de Habsbourg, grand collectionneur de gemmes. L’ambassadeur d’Autriche en Espagne avait été chargé des négociations. Mais c’était compter sans Philippe II d’Espagne. Lorsqu’il vit la perle, il voulut l’acquérir. «La transaction eut lieu en 1582 en échange d’un peu moins de 9000 ducats», explique David Warren.

Tous les livres, tous les sites spécialisés se plaisent à raconter que Philippe II d’Espagne a offert la Peregrina comme cadeau de fiançailles à Marie Ire d’Angleterre. Avec, preuve à l’appui, la reproduction d’un portrait d’elle peint par Hans Eworth en 1554 et ­conservé à la National Portrait Gallery, à Londres, qui la montre avec une broche dotée d’une énorme perle baroque. Or à cette date, la perle n’avait même pas encore été découverte! Et la reine consort d’Espagne étant morte en 1558, elle n’aura jamais eu le bonheur de poser son regard sur cette merveille. La perle qu’elle arbore sur les portraits que l’on connaît d’elle n’est pas la Peregrina. D’ailleurs, après avoir vu la véritable Peregrina, le doute n’est plus permis: les deux perles n’ont pas la même forme.

Philippe II l’a offerte en réalité à sa fille aînée, Eugénie, avant de la récupérer en 1588 pour la conserver dans le trésor de la couronne d’Espagne. Il n’avait nul désir de voir sa fille emporter cette splendeur dans un pays étranger lorsqu’elle convolerait en justes noces, explique David Warren.

La perle s’accrochait sous une broche sertie d’un diamant de 48 carats, l’Estanque, considéré comme le plus gros diamant en Europe à l’époque. L’ensemble formait un bijou fabuleux. On peut le voir porté par de nombreuses reines consorts. La Peregrina orna les atours de Marguerite d’Autriche-Styrie, épouse de Philippe III, d’Elisabeth de France et de Marianne d’Autriche, les épouses successives de Philippe IV. Diego Vélasquez a d’ailleurs peint les portraits des souveraines arborant ce joyau. Tableaux que l’on peut admirer au musée du Prado, à Madrid. Mais si elles avaient la jouissance de la perle, jamais ne leur a-t-elle appartenu: elle était propriété de la couronne d’Espagne, et donc, du roi. Chaque fois qu’un roi d’Espagne mourrait, on faisait l’inventaire des joyaux de la couronne. Lorsqu’elle n’était pas portée, la perle était conservée dans un petit cocon d’or fait à sa mesure et qui s’ouvrait en deux. On suppose que c’est l’une des raisons pour lesquelles elle a si bien traversé les siècles. Sans se déshydrater, explique l’expert.

En 1640, la Peregrina fut nettoyée et lustrée. «Et si l’on regarde à la base de la perle, on découvre une petite auréole un peu plus foncée, qui était déjà décrite dans la lettre de 1579», relate David Warren.

La Peregrina est passée entre les mains de huit rois d’Espagne jusqu’à ce que Napoléon Ier envahisse le pays en 1808 et confie le trône à son frère aîné, Joseph Bonaparte. Tous les livres racontent qu’après six ans d’occupation, lorsque les forces françaises furent défaites en 1813 lors de la bataille de Vitoria, comme tout envahisseur qui se respecte, le roi déchu emporta avec lui quelques joyaux de la couronne, dont la fameuse perle. Or, affirme David Warren, il s’est enfui bien avant ses troupes, avec la Peregrina, en août 1812. Après son décès, en 1844, ce trésor naturel fut donné à Charles Louis Bonaparte, le futur Napoléon III qui le vendit à James Hamilton, premier duc d’Abercorn en 1848.

Le duc l’offrit à son épouse Louisa Hamilton qui, d’après la légende, aurait failli la perdre à deux reprises, une fois dans la profondeur d’un sofa de Windsor Castle et la seconde fois lors d’un bal à Buckingham. Mais il faut croire que le destin de la Peregrina n’était pas d’être perdue.

On retrouve la perle chez Sotheby’s en 1969, date de sa mise en vente, à Londres. L’un des collectionneurs qui avaient misé lors de cette vente s’appelait Richard Burton. En amoureux des pièces historiques, cet ancien fils de mineur l’emporta devant un membre de la famille d’Espagne, pour un prix de 37 000 dollars et l’offrit à Elizabeth Taylor pour la Saint-Valentin.

La perle fit le trajet de Londres à Las Vegas, où le couple résidait, en compagnie de Ward Landrigan qui dirigeait alors le département bijoux de Sotheby’s à New York. A l’époque, la Peregrina était encore accrochée à une fine chaîne de perles naturelles, sans doute trop fragile pour supporter son poids. On l’aperçoit d’ailleurs au cou d’Elizabeth Taylor dans la courte apparition qu’elle fit dans le film Anne des mille jours tourné en 1969.

Et c’est ainsi que, comme la duchesse d’Abercorn avant elle, Liz Taylor perdit la Peregrina dans une suite du Caesar’s Palace le jour même où elle l’avait reçue. Elle raconte cette anecdote dans son ouvrage** (voir note p. 42). Tout à sa joie d’avoir reçu ce trésor historique, elle portait le collier autour du cou. Lorsqu’elle voulut toucher la perle, comme on le fait d’un talisman… «Elle n’était plus là! J’ai regardé en direction de Richard et, Dieu merci, il ne me regardait pas. Je suis allée dans la chambre, je me suis jetée sur le lit, j’ai enfoui ma tête dans l’oreiller et j’ai crié. […] Très doucement, et très précautionneusement j’ai refait le trajet dans la chambre. J’ai ôté mes mules, mes bas, je me suis mise à genoux, cherchant partout. Rien. Je me suis dit qu’elle devait se trouver dans la salle de séjour, là où était Richard. Que faire? Il va me tuer! Il adorait cette pièce. Tout ce qui relevait de l’histoire revêtait une importance particulière à ses yeux. La Peregrina est unique dans le monde du bijou. Et je savais qu’il en était fier […]

J’ai vu un de nos pékinois en train de mâcher un os. Et soudain, je me suis dit que nous ne donnions pas d’os à ronger à nos chiens, surtout pas à des bébés. Qu’était-il en train de mâcher alors? […] J’ai ouvert sa gueule, et à l’intérieur, il y avait la perle la plus parfaite du monde. Et elle n’était, Dieu merci, pas abîmée.» «On dit que dans l’Antiquité, on faisait avaler les perles à des canards, parce que après la digestion le lustre et l’orient des perles étaient plus beaux… On n’ose imaginer ce qu’il en aurait été de la digestion par un pékinois», relève en souriant Pierre Rainero, le directeur image, patrimoine et style chez Cartier.

Après cet épisode, Elizabeth Taylor confia la Peregrina à Cartier afin que la maison lui redonne le lustre dû à son rang et l’intègre à une parure inspirée d’une reproduction du portrait de Marie Tudor réalisé par Hans Eworth qui représentait la reine avec une perle qui n’était pas la Peregrina. Mais comment Liz Taylor aurait-elle pu le savoir?… Elle avait reçu, avec la perle un petit fascicule relatant ses origines erronées.

Les dessins préparatoires effectués par le joaillier parisien, et conservés dans les archives de la maison, montrent un collier monté sur or jaune. Or, l’un de ces dessins porte des annotations écrites à l’encre rouge par Liz Taylor elle-même, demandant à ce qu’il soit monté sur platine. «C’est une pièce majeure. Du fait de sa provenance, de son histoire, un tel bijou est inestimable», souligne Pierre Rainero.

«Ce n’est pas la plus grosse perle du monde, explique David Warren. Il en existe huit d’une taille supérieure. Mais aucune d’entre elles n’est aussi belle que celle-ci. En termes de lustre, de couleur, de forme, de taille, et son histoire extraordinaire, celle-ci est la plus désirable qui soit. C’est la seule perle que je connaisse dont on puisse retracer les origines depuis le premier jour de sa découverte jusqu’à aujourd’hui.»

On ne sait qui emportera les enchères de ce collier le 13 décembre prochain. Un musée? La maison Cartier? Un collectionneur privé? On espère toutefois que le nouveau chapitre de cette histoire, commencée il y a cinq cents ans, se poursuivra ailleurs que dans l’ombre d’un coffre de banque ou celui d’un port franc…

On raconte beaucoup d’histoires au sujet de cette perle baroque, découverte au XVIe siècle dans le golfe de Panama. Fausses, pour la plupart. L’une d’entre elles, pourtant, est vraie: après être passée de mains royales à mains impériales, la Peregrina a bien failli terminer son règne dans l’estomac d’un chien pékinois. Mais Liz Taylor veillait…

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