Gianni Versace n'a jamais rien cousu pour les timides. L'exposition que lui consacre le Victoria and Albert Museum de Londres, cinq ans après son assassinat à Miami, est un spectacle qui aurait pu lui plaire, clinquant et entraînant, comme une comédie musicale dans le West End. Le public vient en bande pour se faire photographier devant les plus célèbres des 130 créations de Versace alignées dans les salles comme des totems à sanctifier. Les gamines anglaises en uniforme scolaire roulent les épaules sur les tubes des vingt dernières années plaqués sur la haute couture de l'époque. Sunlights, fond sonore hurlé, «too much», mais tellement dans le ton de la grande maison.

L'accueil du public a été confié à la fameuse robe noire outrageuse qu'Elizabeth Hurley portait à la première de Quatre Mariages et un enterrement, à peine sauvée par de grosses épingles dorées. A ses côtés, le fourreau en satin bleu pâle brodé d'or et de diamants de la Princesse Diana. «I'm still standing», nasille Elton John: pour lui aussi, Versace a cousu de sublimes habits de scène pour sa tournée mondiale. Les années 90, Diana et Gianni Versace, l'exposition donne l'illusion qu'ils sont toujours debout.

L'habit d'une époque

Pourtant, la mode a passé. Versace, derrière le premier panneau qui mène aux créations pour la ville, redonne à voir les cuirs cloutés, les épaules renforcées, les grosses boucles dorées, les jupes courtes, étroites et couvertes de tout petits volants posés en étages. En face des cuirs, les imprimés aux couleurs hawaïennes caracolant aux côtés des motifs architecturaux baroques et néo-classiques, notamment dans une combinaison-pantalon en soie georgette présentée par Naomi Campbell pour la collection printemps/été 1993. Dans une salle sombre, des costumes de théâtre, un aboutissement naturel à l'art dramatique de Versace. Une dizaine de costumes sont éclairés, l'un après l'autre, comme sur une scène. Notamment, quatre vêtements dessinés pour Souvenir de Leningrad, un spectacle monté par Maurice Béjart en 1987 à Lausanne.

Un hommage au disparu

Le spectacle zoome également sur différents aspects du métier, par exemple l'emploi de la matière et la création de nouvelles textures comme l'Oroton, cette cote de maille en métal fin inspirée de tenues des chevaliers médiévaux et mise au point en collaboration avec un artisan allemand pour la collection hommes automne/hiver 1982-1983. Un matériau surprenant, brillant et moulant, dont Versace a tiré de grandioses robes de soirées. Dans un modèle asymétrique inspiré des années 30, l'Oroton est piqué d'une pluie de diamants à peine éblouissante. Il est parfois employé contre nature, comme dans ce modèle où la matière précieuse est retenue avec une bretelle de salopette. Des matériaux saugrenus que les groupies, à la fin de l'exposition, sont autorisées à caresser religieusement sous le regard d'un vigile du musée.

Pour légitimer la présence d'un couturier au musée, il a fallu également évoquer l'art et l'histoire comme sources d'inspiration. Dans ce coin-là, on feuillette les modèles comme des pages d'encyclopédie, quelques robes moulant une colonne classique ou déployant des imprimés Warhol et Lichtenstein. Ce n'est pas la partie la plus réussie de cette exposition qui se démarque surtout par le nombre de pièces exposées, son sens de la mise en scène et sa faculté de faire revivre une époque. A savoir avant de réserver son billet d'avion: c'est davantage un hommage à un disparu, Gianni, qu'à une maison en pleine activité.

«V & A Versace». Victoria and Albert Museum, Londres, jusqu'au 12 janvier.