tout cru

Le vertige du pot de départ

J’ai toujours détesté les pots de départ. En quinze ans de travail au Temps – quel journal! –, j’ai participé à une vingtaine. Peut-être trente. A chaque fois ou presque, j’ai eu le sentiment douloureux qu’une page se tournait, que les choses ne seraient plus tout à fait comme avant. Une nostalgie maladive qui me poursuit depuis l’enfance. A l’école, j’ai toujours eu beaucoup de peine à quitter mes camarades lors des changements de classe. Un vertige exacerbé avec les collègues de travail – les choses s’arrangent rarement avec l’âge.

Cette semaine, le pot de départ, c’était le mien. Enfin, le nôtre: avec dix autres collègues en partance, on a organisé un apéro gargantuesque dans les locaux vides de la gare de Cornavin – le déménagement à Lausanne se précise. Le buffet a été commandé à un traiteur syrien, signe de solidarité avec un peuple martyrisé par une guerre hors de tout contrôle. Taboulé, houmous, falafels… Des saveurs orientales accompagnées par des vins genevois du Domaine des Charmes: le Baron rouge, un gamay épicé, et le Griset blanc, un vin aromatique issu du cépage ­findling. Des mariages très réussis.

Le vin, cela s’est encore vérifié, a le pouvoir subtil de délier les langues. La succession des «Santé!» submerge des digues que le buveur d’eau se donne un mal de chien à consolider. Il a tort, car, comme l’a écrit Baudelaire, «il faut être toujours ivre, tout est là; c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve, mais de quoi? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous.»

De la poésie, il y en a toujours lors du rituel des discours. Pendant les inévitables lauriers tressés aux partants, la griserie collective exacerbe les émotions. Les larmes coulent. On se réconforte. Pour un peu, on se croirait à un enterrement.

Le désavantage, avec les pots de départ partagés, c’est que les discours durent plus longtemps. L’avantage, c’est qu’on est plusieurs à focaliser l’attention. Il y a de la tristesse, bien sûr, mais grâce à l’effet de groupe, elle est très vite remplacée par la joie de pouvoir marquer le coup ensemble. De fermer un livre pour en ouvrir un autre riche en nouveaux défis.

Etrangement, j’ai adoré vivre ces émotions. Une première. Cette chronique, elle, est la dernière. Mais comme ma plume continuera à tremper dans le vin, je ne vous dis pas adieu mais simplement au revoir. Et santé!