L’industrie de la mode est en pleine crise existentielle. En figeant le temps, la pandémie de Covid-19 a jeté une lumière crue sur un système régi par la vitesse et l’abondance. Trop de collections conçues et produites en un temps record, trop de défilés, de voyages éclair, de pollution et de gaspillage pour, au final, tenter de vendre des vêtements condamnés à être démodés. Par le biais de tribunes et de lettres ouvertes, les professionnels du milieu appellent aujourd’hui à un ralentissement du temps de la mode et à une revalorisation de la création, loin de la course à la nouveauté.

Un morceau d’histoire

Face à ce marasme sans précédent, certaines maisons de luxe ont un coup d’avance. C’est le cas de Chanel, dont la prospérité est étroitement liée à quelques pièces au prestige durable. On pense bien sûr au sac matelassé ou au soulier bicolore, deux piliers de la grammaire établie par Gabrielle Chanel. En matière de vêtements, la star est sans conteste la veste en tweed.

Elégante, fonctionnelle et intemporelle, cette création inventée il y a plus de soixante ans échappe complètement à la tyrannie des tendances. Indémodable et éternellement moderne. Iconique. Encore plus surprenant, sa popularité ne cesse de croître auprès des femmes, mais aussi de certains hommes. Selon le Financial Times, entre 2018 et 2019, les recherches pour la veste Chanel auraient ainsi augmenté de 30% sur Lyst, le moteur de recherche dédié à la mode et au luxe.

Sur le marché du vintage, c’est l’explosion. L’industrie de la mode peut bien s’effondrer, la veste Chanel reste l’une des pièces les plus convoitées du monde. Au point qu’à Amsterdam, la marchande de seconde main de luxe Tami Kern, 30 ans, a lancé en 2018 Kern1, boutique en ligne dédiée à la seule veste en tweed.

Acheter ce vêtement, ce n’est pas seulement s’offrir une allure. C’est acquérir un morceau d’histoire

Tami Kern

«Mes clientes ont entre 30 et 50 ans et viennent du monde entier: Etats-Unis, Singapour, Hongkong, France, Italie, etc. Elles cherchent à investir dans une valeur sûre qu’elles pourront adapter à leur style et à leur âge. Une pièce qu’elles pourront garder longtemps et transmettre à leur fille. De nombreux bijoux ou sacs répondent à ce type d’attente. Mais la veste Chanel est le seul objet textile qui jouisse d’une telle aura», expose Tami Kern. Et la jeune entrepreneuse d’insister: «Acheter ce vêtement, ce n’est pas seulement s’offrir une allure. C’est acquérir un morceau d’histoire.»

Libérer le corps

La veste Chanel est l’aboutissement de nombreuses recherches entamées par Coco Chanel au début du XXe siècle. Lancés à Deauville puis à Biarritz, où elle possède une boutique, ses tailleurs sobres en jersey – un matériel alors réservé à la confection de sous-vêtements – posent les bases d’une silhouette moderne pour femmes émancipées. Il faut attendre les années 1950 pour que sa vision déploie toute sa force. A l’époque, le roi des élégances est un certain Christian Dior, qui fait fureur en Europe et aux Etats-Unis avec son fameux New Look. Jupes amples, taille étranglée, hanches sculptées, bustes épanouis: avec cette luxuriante silhouette de femme fleur, le couturier français veut tirer un trait sur l’élégance économe et austère des années de guerre.

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Murée dans le silence depuis la fermeture de sa maison de couture en 1939, Gabrielle Chanel ronge son frein. A ses yeux, le New Look est un archaïsme réduisant les femmes au statut de jolie potiche pour mari fortuné. En 1954, à Paris, Mademoiselle réplique avec un tailleur en tweed gansé, dont les lignes rappellent l’uniforme d’un garçon d’ascenseur tyrolien aperçu dans un hôtel de Salzbourg: veste étroite à épaules carrées et poches plaquées assortie à une jupe étroite et droite s’arrêtant juste en dessous du genou. Le tailleur Chanel était né et, avec lui, la veste.

L’ensemble est si simple, si dépouillé qu’il apparaît comme une continuation d’un corps désormais libéré. On en oublierait presque la sophistication des détails: souplesse du tweed, emmanchures à la coupe libératrice; raffinement d’une doublure lestée d’une chaînette en métal pour assurer le tomber du tissu. «Le tailleur et par extension la veste sont davantage des objets de design que de mode, au sens où leur conception est le résultat de longues années de travail et d’expérimentation. C’est beau, mais pas seulement pour être beau. Pour Chanel, ses créations étaient avant tout des vêtements pensés et fabriqués pour durer et être portés à tout âge», assure Véronique Belloir, historienne de la mode au Palais Galliera, à Paris.

Au départ, la presse grimace, jugeant le tailleur fade et austère par rapport au luxe opulent à la Dior. Cinq ans plus tard, réveil collectif. Les idées de Coco triomphent et son tailleur est enfin reconnu pour ce qu’il est: une révolution. «Aujourd’hui, les femmes ont compris ce que Chanel voulait leur dire en leur parlant d’un style. Elles ont compris qu’il s’agissait de dépasser le jeu des modes. Elles ont compris que Chanel avait percé un secret, et qu’elle leur en donnait les clés. Elles ont compris qu’il ne fallait pas seulement jouer à suivre la mode pour le plaisir futile du changement, mais pour mettre au point un art de vivre», écrit le magazine Elle en novembre 1958.

Réinvention

Si Gabrielle Chanel a inventé́ la veste de tweed, c’est Karl Lagerfeld qui lui a donné une nouvelle vie, dès son arrivée dans la Maison, en 1983. «Il s’est emparé des codes de Coco Chanel et les a décalés pour les adapter aux différentes époques, tout en y apportant une touche d’humour», s’enthousiasme Véronique Belloir. Jeu sur la longueur, le volume ou la carrure, innovations textiles ou coupes inattendues: rien n’est trop fou pour le Kaiser, qui va jusqu’à associer la veste avec un simple jean, symbole d’une jeunesse qui ne s’encombre plus de règles et d’uniformes.

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Aujourd’hui, c’est Virginie Viard, directrice artistique de Chanel, qui écrit l’histoire de la fameuse veste en tweed. «On ne peut pas vraiment tracer de frontières entre le travail de Gabrielle, celui de Karl et celui de Virginie. C’est un ensemble, un récit continu. Comme Karl, Virginie connaît les codes de la maison par cœur et accorde une très grande importance aux détails, qui racontent chacun une histoire. Cela dit, on sent que c’est une femme qui crée pour les femmes. Son approche est pleine de légèreté et de délicatesse. Elle sait de quoi les femmes ont envie, comme Coco Chanel à son époque», explique Amanda Sanchez, mannequin maison depuis dix-huit ans: chaque vêtement de défilé est modelé sur son corps, en fonction de ses mensurations.

Sa première veste en tweed? Elle s’en souvient comme si c’était hier. «Je venais d’arriver chez Chanel pour les essayages d’une collection haute couture. Je n’avais jamais porté de veste de la maison. J’en ai enfilé une, et je me suis tout de suite sentie élégante et confortable, c’était impressionnant. A partir de ce moment, j’ai eu envie d’avoir une veste Chanel. J’avais à peine 20 ans.» Aujourd’hui, cette Brésilienne installée à Paris en possède six ou sept modèles différents. «Ce sont des intemporels que l’on peut porter de multiples façons que l’on ait 20, 40 ou 60 ans. Que je les associe à un jean, une longue jupe ou un beau pantalon, je me sens toujours moi-même. Ces vestes m’accompagneront toute ma vie.»

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