«Bonheur du soir», c’est le nom qu’un grand créateur parisien donne à l’une de ses robes en 1900. Une longue tenue noire qu’il offre à une bourgeoise mariée dont il est amoureux. Fil conducteur du roman La Robe. Une odyssée de Catherine Le Goff (Favre, 2020), elle transforme la vie de Jeanne, jeune Auvergnate gardienne de chèvres devenue cuisinière, qui la découvre un après-midi dans la garde-robe de Madame. «[…] la Jeanne d’hier encore fillette se mua en femme. Elle percevait l’étoffe sous les nervures de ses doigts avec la conviction intime qu’elle ne s’en passerait plus. Le noir de l’habit entra dans ses prunelles, effaçant tout sur son passage, noir engouffrant tous les noirs de son monde […]» Avec l’habit dérobé, elle s’installe à Paris, devient couturière, change de position sociale. La robe est conservée ensuite par son fils, jusqu’à ce qu’il la passe plus loin, l’étoffe de tissu devenant témoin de hauts lieux et moments de l’histoire du XXe siècle (l’Allemagne nazie, la guerre froide, la chute du mur de Berlin, le 11 septembre 2001), avant d’être recopiée pour devenir le best-seller d’une marque internationale de prêt-à-porter à bas prix. En passant de corps à corps, le vêtement offre à Catherine Le Goff la possibilité de créer différents personnages qui nouent chacun un lien affectif spécifique à l’objet: d’une cantatrice juive à une agente secrète russe, en passant par une chanteuse de jazz ou une espionne industrielle.