VOYAGE

Vienne, côté village

Leur boutique Park habille l’avant-garde. Pour ses deux fondateurs, Markus Strasser et Helmut Ruthner, la capitale autrichienne se vit à mi-chemin entre classicisme et loufoqueries

Avant de commencer l’interview, Markus Strasser pose sur la table basse un cygne en porcelaine rempli de biscuits confectionnés par sa mère. Il ajuste son écharpe à carreaux beige, le bandeau qui retient ses cheveux, consulte une dernière fois son téléphone et parcourt la boutique du regard. Park a ouvert ses portes en 2004, à une époque où la Neubaugasse n’était encore qu’une artère de Vienne bordée de commerces traditionnels. Désormais voisin de COS, de Freitag ou d’opticiens de luxe, leur magasin, qui vend à la fois des vêtements de créateurs, des accessoires et des livres, reste un pionnier dans le renouvellement de ce quartier.

Lorsque le projet Park voit le jour, Markus Strasser forme un jeune couple avec Helmut Ruthner et songe à créer sa propre collection. Le premier a étudié la mode à Anvers et l’enseigne à son tour aux côtés du créateur Raf Simons, qu’il quitte après cinq ans pour rejoindre Jil Sander. Le second travaille dans le secteur du tourisme et aspire à une reconversion professionnelle. Le magasin fait la synthèse des aspirations du couple. Très vite, Markus Strasser et Helmut Ruthner abandonnent l’idée de s’implanter en centre-ville, dans le Goldenes Quartier où s’alignent les enseignes de luxe. Ils veulent inventer leur propre formule, accueillir des événements, s’affranchir des codes établis de la vente. C’est en visitant un lieu pourvu d’un jardin qu’ils trouvent le nom de la boutique: «Le parc, c’est une référence à l’espace public. Un endroit où beaucoup de choses peuvent arriver, des rencontres, des imprévus. C’est aussi le sens de l’accueil.»

Se laisser surprendre

Ils s’installent finalement sur la Mondscheingasse, à quelques pas du domicile de Markus Strasser et de la Neubaugasse. Dans leur local de 500 m² répartis sur deux étages, les cintres ne portent que le strict reflet de leur bon goût. Jacquemus, Lemaire, Comme des Garçons ou la viennoise Gon: des lignes intemporelles et des pièces audacieuses. «A l’heure où des millions d’euros partent dans les ventes en ligne, pour fidéliser sa clientèle, il faut défendre des choses qu’on aime. Notre niche, c’est l’authenticité. Je ne me vois pas faire ce métier en conseillant toute la journée un vêtement que je n’apprécie pas. En quinze ans, les gens ont appris à nous faire confiance, ils sont prêts à se laisser surprendre.»

Sur la Neubaugasse, ils vivent entourés de créatifs, d’architectes et de jeunes artistes – le quartier, quoique populaire, frémissent déjà des prémices de sa gentrification. «C’est comme un petit village dont on connaît toutes les âmes. Nous avons fini par déménager: quand tu es à la fois commerçant et habitant, tu passes ta journée à vendre, à parler à des gens, et le soir, dès que tu sors, ça recommence. Nous voulions retrouver une certaine forme d’anonymat.» Désormais, pour les croiser, il faut flâner au Meidlinger Markt, un marché qui fait se côtoyer des casse-dalles végétariens, des stands turcs de viande, des cuisines de réfugiés et des étals de poissons autrichiens, le tout «dans une ambiance très conviviale, bien mieux que le Nashmarkt, le marché le plus touristique de la ville».

Repaires pour chineurs

Malgré cet exil de quelques kilomètres, ils n’en demeurent pas moins très attachés aux bonnes adresses du quartier. Certaines paraissent anecdotiques, comme Clausen-Schrauben, un magasin qui vend exclusivement des vis et des clous, mais dont les murs chantent un monde révolu. «Cette échoppe est merveilleuse parce qu’elle ne change jamais. Je suis sûr que ces pièces sont là depuis des siècles. La vendeuse n’est pas aimable, c’est sombre, étroit, saturé d’étagères, il y a même une mezzanine d’où l’on peut voir la boutique en contre-plongée, le jeu d’ombres et de lumières est incroyable.»

D’autres sont plus incontournables. Le duo prend son petit-déjeuner au Café Jelinek, une des institutions grâce auxquelles les cafés viennois font partie du patrimoine culturel immatériel de l’Unesco depuis 2011. Les parquets sont élimés, d’épaisses couvertures de feutrine verte absorbent comme elles peuvent les courants d’air, le plafond garde les preuves de son passé fumeur, de vieilles coupures de presse et des portraits de personnalités locales couvrent les murs, des strudels suintent sous leur vitrine, un poêle rougeoie au milieu de la salle – dans le cœur de Helmut Ruthner et de Markus Strasser, le charme brut du Café Jelinek fait concurrence à celui, plus coquet, du Café Korb, fréquenté par un doux mélange d’artistes, de galeristes et de comédiens depuis les années 1980 et le règne de sa tenancière Suzanne Widl, une ancienne actrice de cinéma.

Classicisme flamboyant

A en croire Markus Strasser, à Vienne, le classicisme n’est pas un argument de carte postale ni une valeur réactionnaire. C’est un parti pris esthétique dont Helmut Lang a su renouveler les codes, et qui continue d’inspirer le style autrichien. Lui-même raffole du magasin Knize, un atelier de confection traditionnelle pour hommes. La boutique, installée sur la très huppée rue Graben depuis les années 1920, est une œuvre de l’architecte Adolf Loos. On s’y promène comme dans un musée pour admirer la marqueterie au milieu de piles de camaïeux de cachemires, des rouleaux d’étoffes et des costumes sur mesure.

A quelques pas de là, le légendaire Loos Bar accueille parfois Helmut Ruthner et Markus Strasser. S’ils disent avoir fait le deuil de leur passé de noctambules, ils ne résistent pas aux cocktails de ce minuscule repère aux plafonds de marbre et aux murs recouverts de miroirs, à mi-chemin entre l’atmosphère interlope et la débauche cossue.

Le couple soigne son classicisme jusqu’aux nappes blanches, puisque c’est dans les restaurants du Tyrol du Sud qu’ils aiment dîner, comme au Stafler, ou, plus typique encore, à l’Eckel, un restaurant autrichien traditionnel, idéal pour observer la vieille bourgeoisie viennoise: «C’est un endroit étrange, d’autant plus étrange qu’on dit que des nazis s’y attablaient pendant la guerre et que, aujourd’hui, c’est un lieu très prisé de la communauté juive qui s’y retrouve tous les samedis.» Ils font néanmoins des infidélités à la culture locale pour la cuisine du Shokudo Kuishimbo, peut-être l’un des meilleurs japonais de la ville, où l’on ne mange que sur réservation. «Sans oublier MyKai, notre cantine. Ce n’est pas un de ces endroits «waouh», mais la cuisine est fraîche, délicieuse, rapide; nous y sommes trois fois par semaine.»

Les deux hommes sont les heureux propriétaires de Bonnie, un caniche blanc jacassier et joueur qui fait la joie des visiteurs de Park. Lorsqu’ils ne travaillent pas, ils promènent leur chienne (à moins que ce ne soit l’inverse) sur la colline du Kahlenberg, qui déploie son panorama bucolique des vignobles de la capitale aux clochers de la ville. Une excursion prisée des Viennois, qui se déplacent en famille et entre amis pour festoyer dans des tavernes à vin, les Heuriger, enseignes gastronomiques arborées qui permettent de déguster la production annuelle locale.

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