Il faudra un jour renoncer aux légendes et finir par admettre que, depuis leur invention au XVIIe siècle, les montres dotées d’une complication de répétitions n’avaient pas pour principale destination de donner l’heure la nuit. Elles pouvaient effectivement instruire leur propriétaire de l’heure dans des carrosses ou dans les antichambres des palais aux couloirs mal éclairés, mais avaient avant tout pour rôle d’informer, en bonne société, les auditeurs à proximité, de la puissance économique de leurs possesseurs. Les choses n’ont pas beaucoup changé.

Si le rôle de ces instruments n’était que d’informer leur propriétaire de l’heure qu’il est sans qu’il soit nécessaire de la lire, les horlogers auraient plutôt fait des montres à tact, car cette technique est plus susceptible de transmettre l’information horaire correctement. Mais l’heure chantée en notes est fortement associée à une dimension de pouvoir. Ce ­pouvoir-là, elle le tient de ce que les ordres religieux ont, durant des siècles en Occident, dicté le rythme de la vie des hommes à grands coups de cloches. Avec l’avènement des horloges, les villes se sont, à leur tour, emparées de ce pouvoir et ont opposé au temps rythmé par les saisons celui né de la science. Cet étrange attachement à l’heure sonnée explique qu’aujourd’hui encore les montres à répétition minutes occupent le sommet de la pyramide en matière de luxe chez les amateurs occidentaux, tandis que les clients issus d’autres cultures sont plus sensibles à des mises en valeur mécaniques visuellement plus démonstratives.

Animer la complication de sonnerie

La prise de conscience de cet état de fait incite aujourd’hui les marques à proposer des répétitions minutes intégrant une dimension démonstrative dans leur construction, faute souvent de parvenir à les faire sonner avec suffisamment de puissance pour attirer l’attention d’un large auditoire. Depuis l’utilisation des fonds transparents, il est possible de voir les petits marteaux et le ralentisseur à inertie entrer en action une fois la pièce enclenchée. Toutefois, il faut pour cela avoir ôté la montre de son poignet. La démarche de se défaire de sa montre pour expliquer un mystère mécanique n’a de sens qu’en société.

Faute donc de parvenir à arracher au garde-temps un son clair et puissant audible à distance, les horlogers ont pris le parti de l’enrichir d’une dimension plus théâtrale. Cela permet également d’élargir le cercle des consommateurs que seuls les mécanismes mobiles comme les tourbillons ou les automates attirent. Cela explique les choix faits par quelques maisons comme Cartier avec sa Rotonde Grande Complication Quantième Perpétuel, Tourbillon et Répétition Minutes d’ajourer le cadran pour laisser voir les mécanismes de sonnerie. D’autres ajoutent à cette magnifique complication des éléments mobiles pour maximiser le rendu musical ou faire oublier sa faible puissance. La manufacture Ulysse Nardin a pris cette option pour valoriser le sublime mécanisme de sa montre Hannibal Westminster Carillon Tourbillon Jaquemarts. La maison Jaquet Droz, par tradition attachée aux automates, a conçu la Bird Repeater pour le plaisir des yeux.

La guerre des décibels

Mais pour quelques horlogers passionnés, la quête ultime en matière de montres à sonnerie, c’est la puissance du son. Leur but: parvenir à leur faire passer le cap des 65 décibels qu’elles atteignent plus ou moins toutes, aujourd’hui. Pour aller au-delà, certains acousticiens conseillent de travailler les harmoniques et le rapport entre le poids et le volume du boîtier. Mais il serait trop simple de limiter un résultat subjectif et auditif à ces seuls points, car interfèrent sur le son émis plusieurs éléments: la matière du boîtier, celle des timbres, la force et la vitesse de frappe des marteaux, le silence du ralentisseur inertiel et le bruit ambiant dans lequel baigne la montre musicienne.

Cette année, quelques solutions se dessinent pour donner du sens à des sonneries dont la puissance n’est pas exceptionnelle. Louis Vuitton a fait le choix avec sa montre Escale Répétition Minutes Worldtime de lui faire sonner l’heure du «home time» (lieu d’où l’on vient) plutôt que celle affichée, en voyage, par les aiguilles. Dans ces conditions, la délicatesse du son émis devient un avantage car ainsi il ne dérange pas les autres passagers d’un vol, en cas d’usage. On retiendra aussi l’option de A. Lange & Söhne qui, avec la Zeitwerk Minute Repeater, a choisi de placer les marteaux et les timbres par-dessus le cadran pour permettre au son de se répandre plus aisément. Cependant, l’amateur retiendra surtout d’elle son mode de sonnerie décimal, qui favorise le comptage même lorsque le son n’est pas très audible.

Mais en matière de son, c’est indéniablement Audemars Piguet qui, au SIHH, a fait grand bruit avec sa montre Royal OAk ­Concept. Cette pièce en titane travaillée comme un instrument de lutherie doté d’un mécanisme de répétition minutes possède un son scientifiquement amélioré en termes de volume, de timbre, de tonalités et d’harmonie. Au final, sa qualité phonique est telle qu’elle s’impose comme un ­concept sonore à part entière, une sorte d’étalon en matière de musicalité. Avec ce garde-temps dont nul ne sait actuellement comment le son parvient à se répandre dans l’air avec tant de force, Audemars Piguet a fait la démonstration que l’impossible est possible et que cette montre est un vrai instrument de musique donnant l’heure à la demande.