Voyage

Vienne,
 ville musée

La capitale autrichienne 
se découvre 
à travers ses cafés, ses collections 
et ses institutions

Vienne en hiver, avec ou sans neige, a un charme impérial. Mais Musil et son Homme sans qualités flânent aussi sur le «Ring». Si vous avez lu ce roman miroir des interrogations du siècle, peut-être vous apparaîtra-t-il comme le chaînon manquant entre ces palais magnifiques et la capitale actuelle, simple étape sur le chemin des exils. A moins que le chaînon manquant soit un de ces personnages émaciés d’Egon Schiele que vous affronterez au Belvédère ou au Leopold? Il est des villes où il faut surtout flâner dans les rues et d’autres qu’on ne visite vraiment qu’en entrant dans leurs musées. Vienne était et est une ville d’art. Elle brille certes par ses collections mais des forces vives refusent de l’enfermer dans ce passé glorieux.

Si vous avez le temps, donc, ou si c’est votre première visite à Vienne, vous courrez à Schönbrunn, vous hanterez le Hofburg et surtout, surtout, le Kunsthistorisches Museum. Il y a là de grandes choses, de quoi remplir une journée ou deux avec bonheur, comme cette incontournable Tour de Babel de Pieter Bruegel l’Ancien, la Lucrèce de Véronèse ou, Noël oblige, cette Madone à la prairie du jeune Raphaël.Pour une courte pause, sur la Maria-Theresien-Platz, vous trouverez un de ces innombrables marchés de Noël viennois, avec leurs maisonnettes où l’on achète de petits cadeaux, mais où l’on mange aussi des saucisses et des pâtisseries cuites dans des blocs de saindoux, tout en buvant des bières et des punchs aux alcools les plus divers dans des tasses en forme de bottines rouges. Pour faire vraiment Noël, la crème fraîche est indispensable. Vous mangerez des pommes une autre fois.

Klimt et Kokoschka

On peut aussi commencer la visite des musées de Vienne au Belvédère. Les deux châteaux baroques du Prince Eugène abritent des œuvres de toutes les époques, avec depuis 2007 une mise en valeur des trésors médiévaux dans les anciennes écuries. Pour rester dans l’histoire locale, on ira voir grimacer les têtes sculptées de Messerschmitt, on trouvera d’autant plus sages les peintures de Waldmüller et de ses collègues de l’ère Biedermeier. Et puis bien sûr, on verra Le Baiser de Klimt, des Kokoschka, des Schiele. Jusqu’au 28 février, l’exposition proposée au Belvédère inférieur est une manière tout à fait passionnante de rencontrer ce trio de peintres à travers leurs relations aux femmes. Mères, sœurs, amantes, modèles, elles sont au cœur de leurs évolutions picturales. Femmes objets, femmes sujets, à la manière de ces troublantes scènes de masturbation, sans doute un peu voyeuristes mais témoignant aussi d’une reconnaissance de l’autonomie féminine.

Le Belvédère vaut bien une demi-journée de visite, si l’on comprend le Palais d’hiver du Prince Eugène. Nous avons déjà parlé de la lumineuse manière dont l’artiste scandinave Olafur Eliasson envahit les lieux en ce moment (LT du 04.12.2015). Ce saut dans l’art du XXIe siècle n’est pas étonnant si l’on prend en compte la collection contemporaine du Belvédère, valorisée depuis 2011 dans la 21er Haus, située entre le Belvédère supérieur et la gare centrale, dont l’agrandissement spectaculaire s’achève. Cette 21er Haus s’appelait autrefois 20er Haus. Elle était alors le déploiement du pavillon autrichien à l’Exposition universelle de Bruxelles en 1958. Mais peut-être garderez-vous la visite pour demain.

Pour l’instant, vous passerez peut-être un début de soirée à deux pas du Palais d’hiver, au Café Frauenhuber. La halte n’est pas vraiment gourmande mais c’est un des plus vieux restaurants de la ville, classé par l’Unesco. Et le lieu garde un charme simple et authentique même si l’on y cuisinait pour Marie-Thérèse et que Mozart et Beethoven y ont distrait les aristocrates de leurs notes nouvelles.

Retour aux musées? L’Albertina fait oublier un jour de grisaille tant les collections sont colorées: Monet, Nolde, Matisse, Picasso… Et Munch est à l’honneur jusqu’au 24 janvier. Le bâtiment de la Sécession n’est pas loin, avec sa devise à l’entrée: «A chaque âge son art, à chaque art sa liberté». On va y admirer la frise Beethoven de Klimt mais aussi, jusqu’à fin janvier, les délicates impressions célestes d’une artiste de Riga, Vija Celmins. Ensuite peut-être retournerez-vous dans le centre-ville, passer du temps dans un café: le Hawelka, le Central ou encore le Diglas, qui pour Noël charge ses lustres de tasses, de services en argent ou autres décorations originales.

Architecture discrète

Prêt pour le Museumsquartier? C’est là qu’il faut aller si vous n’avez pas vu Vienne depuis longtemps. On cite souvent l’endroit, inauguré en 2001, comme modèle pour le Pôle muséal lausannois. Une drôle d’histoire ce «MuQua». Totalement invisible de loin, pour satisfaire les défenseurs du patrimoine. Mais à la soirée annuelle de la Sécession, cet automne, cette discrétion semblait toujours désoler les architectes du XXIe siècle qui trouvent leurs talents peu mis en valeur. Dans l’enceinte du XVIIIe siècle donc, deux immenses musées ont été construits, le bloc clair du Leopold, débordant d’Egon Schiele, et le bloc sombre du Mumok, avec de très bonnes propositions d’art contemporain. Cet hiver notamment, une intelligente et passionnante exposition qui montre comment les manières de montrer de l’art ont changé vers 1990. A ne pas manquer non plus les émaux et tapisseries d’Ulrike Müller, artiste autrichienne qui vit à New York. Mais le «MuQua», ce sont aussi des dizaines d’autres espaces d’exposition, dont une vaste Kunsthalle, une librairie, des cafés… Une ville dans la ville. 

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