Je ne sais pas vous, mais je n’ai encore jamais goûté un vin chinois ni aperçu la moindre bouteille dans le commerce. Une absence en décalage complet avec l’intérêt croissant des médias pour la question. Il y a quelques années, on a commencé par parler des contrefaçons de grands crus et du développement des vignobles du Gansu ou du Xinjiang. Avec une production décrite comme médiocre, forcément: du vin, produit culturel emblématique de la vieille Europe, estampillé «made in China»? Quelle plaisanterie!

Aujourd’hui, la peur a remplacé le mépris. La Chine est désormais le principal acheteur des vins de Bordeaux et détermine largement les prix du marché. Elle met également peu à peu la main sur l’outil de production, comme elle le fait avec l’horlogerie suisse: en deux ans, une quarantaine de domaines de la région girondine sont passés sous pavillon chinois. Avec une montée en gamme progressive. Fin mai, le célèbre œnologue Michel Rolland a cédé trois de ses propriétés à des investisseurs de Hongkong, dont Château Le Bon Pasteur, à Pomerol.

Ce transfert de savoir-faire entraîne une certaine crispation dans l’Hexagone, où l’on n’hésite plus à parler de «péril jaune». Faut-il y voir un lien de cause à effet? Le 15 juin, à la veille de l’ouverture du salon Vinexpo, des étudiants chinois en œnologie ont été agressés gratuitement près de Bordeaux. Les motivations des auteurs restent obscures, mais le ministre de l’Agriculture, ­Stéphane Le Foll, a immédiatement évoqué «une attaque xénophobe». Et présenté ses plates excuses au gouvernement chinois.

Le ministre socialiste a tout intérêt à faire profil bas: Pékin vient de lancer une enquête antidumping sur le vin européen comme réponse aux taxes instaurées par l’UE sur les panneaux solaires chinois. En cas de sanctions tarifaires, le Bordelais serait touché au premier chef.

Avec cette riposte, la France a pris conscience d’un coup d’un seul qu’il ne suffit pas de produire les meilleurs vins du monde pour mettre à ses pieds le marché chinois et ses 250 millions de consommateurs potentiels. Bien décidé à rester maître chez lui, l’Empire du Milieu améliore la qualité à mesure que la demande intérieure s’accroît. Bientôt, ses crus seront mûrs pour l’exportation, comme les vins californiens il y a 40 ans. Le drapeau rouge prendra place sur nos étals, entre l’Alsace et la Rioja. Et alors je goûterai. Mais on a le temps d’en reparler: la guerre commerciale ne fait que commencer.