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Virgil Abloh/Shiva

Et si les créateurs qui nous inspirent n’étaient que des avatars? Aujourd’hui, le multi-talentueux Virgil Abloh

«Il se peut que vous ne connaissiez pas Virgil Abloh. Si vous avez plus de 35 ans, si vous ne fréquentez pas de jeunes gens, si vous snobez Instagram, si vous évoluez loin de la musique ou de l’art, si vous ne savez pas ce que veut dire «sneakers»… Alors oui, vous avez une excuse pour être passé à côté du phénomène Virgil Abloh.»

A ce paragraphe recopié chez un collègue, je n’ai que ceci à rajouter: au troisième trimestre 2018, sur l’une des plus grandes plateformes numériques du luxe, la marque la plus recherchée était la marque Off-White. Et qui a fondé Off-White? Virgil Abloh. Et quelle autre marque figurait dans le peloton de tête? Louis Vuitton. Et qui dessine les collections masculines de Louis Vuitton? Le même Virgil Abloh.

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Virgil Abloh est Américain, Noir, il a épousé son amour de jeunesse, il a deux enfants, il frôle la quarantaine, il a grandi dans l’Illinois, il est cool, il est né de parents originaires du Ghana, il est titulaire d’une maîtrise d’architecture et d’une licence de génie civil. La mode, Virgil Abloh y est venu via la musique et le graphisme puisqu’il a commencé par être le directeur artistique de Kanye West. Sinon, Abloh a collaboré avec Nike (bénéfices mirobolants), Ikea, Levi’s, Jimmy Choo, Guns N’Roses. C’est tout? Non! Virgil est aussi réalisateur, DJ, compositeur, influenceur. Et il a obtenu un Grammy Award.

Virgil Abloh, c’est le designer qui a marié le luxe et le streetwear. Sa grammaire, vous la croisez partout, imitée, copiée. Citons ses chemises à carreaux bardées de son logo qui ressemble à un panneau routier. Ses robes vaguement couture réalisées dans des matériaux sportifs. Les tenues de Serena Williams. Plus une dose d’ironie arty facile – chez Off-White, les baskets portent un faux antivol et le dos des chemises est tagué du mot «back». Bref, Virgil remixe les années 1990 sans se soucier de passer, parfois, pour un plagiaire de génie.

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Ce Virgil phénoménal et rusé, c’est Shiva version 2019. Shiva, le dieu hindou doté d’une armée de bras. La divinité des formes qui se défont sans cesse pour se reformer ailleurs et autrement. Virgil-Shiva, c’est l’idée qu’aujourd’hui, un créateur, un patron, un influenceur doit tout faire, être ubiquiste, ambidextre de ses mille bras, polytalent, jongleur de ses mille vies. L’antithèse de ces artistes qui, de Proust à Bach ou Saint Laurent, n’ont poursuivi qu’une seule phrase, qu’une seule cadence, qu’une seule silhouette, qu’une seule obsession.

2010-2020, décennie «Joue-la comme Shiva». Ou quand être de son temps, c’est être de tous les instants.


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