Savoir-faire

Visite chez les Mul, cultivateurs de fleurs à parfums depuis 5 générations

Pour son parfum Gabrielle, Chanel a mis au point un extrait de tubéreuse offrant un nouveau visage à cette entêtante fleur blanche. Une renaissance commencée sur les terres de la famille Mul, en pays de Grasse

Pégomas, au sud de Grasse (Alpes-Maritimes), deuxième quinzaine de septembre. La chorégraphie débute à 7 heures du matin, histoire de devancer la chaleur estivale. Une dizaine de personnes, large tablier en lin noué autour de la taille, exécutent le même geste. Précis. Millimétré. «D’une main, il faut prendre la fleur du bout des doigts, entre le pouce et l’index, au niveau du tube floral. Avec l’autre, on l’épluche vers le bas. Si vous tirez vers le haut ça ne fonctionne pas», détaille Fabrice Bianchi, directeur de l’exploitation Mul, une famille de cultivateurs de fleurs à parfums depuis cinq générations.

En question, la tubéreuse, entêtante et délicate fleur d’un blanc opalescent, l’une des cinq plantes – avec le jasmin, la rose, l’iris et le géranium – que les Mul cultivent exclusivement pour la maison Chanel, résultat d’un partenariat conclu en 1987. La récolte, qui a commencé au mois d’août, va se poursuivre jusqu’en novembre sur une parcelle d’un hectare et demi. «Pendant ces quatre mois, on va cueillir entre 2,5 et 4 tonnes de tubéreuse», précise Fabrice Bianchi, qui est aussi le gendre de Joseph Mul, le patriarche de la maison. Vertige olfactif.

De l’ombre à la lumière

Avec le jasmin, l’ylang-ylang et la fleur d’oranger, la tubéreuse de Grasse est l’une des quatre fleurs blanches qui habillent le parfum Gabrielle, un opus signé Olivier Polge, nez de Chanel depuis 2015. Une grande première pour la maison au double C, qui n’avait jamais intégré la capiteuse plante à son vocabulaire olfactif, bien qu’on en trouve dans la formule du No 22 et de Gardénia. Le revirement a été amorcé en 2011 à Pégomas. A l’époque, la Polianthes tuberosa, variété à fleurs simples originaire du Mexique, était tombée en disgrâce sur la Côte d’Azur. Trop coûteuse à cultiver, trop fragile. Trop capricieuse.

Quand on compose avec du naturel, l’incertitude fait partie de l’exercice

Fabrice Bianchi, directeur de l’exploitation Mul

Alerté par Joseph Mul, Jacques Polge, père et prédécesseur d’Olivier chez Chanel, décide de sauver la fleur la plus parfumée du règne végétal d’une fin certaine. «Le dernier producteur à cultiver cette plante à Grasse stoppait sa production. Sous l’impulsion de mon père, la maison Chanel a décidé de lui racheter la totalité de ses plants, l’équivalent de 200 bulbes, ce qui n’est rien, sans vraiment savoir ce qu’on en ferait», raconte Olivier Polge. Grâce à une technique de dédoublage des bulbes, à l’usage d’engrais bios et à une micro-irrigation, les Mul sont parvenus à agrandir la surface de plantation et à améliorer la qualité olfactive de leur tubéreuse. «Quand je suis arrivé chez Chanel, on commençait à avoir une fleur intéressante et particulière. J’ai donc réfléchi à une façon de l’utiliser. C’était une véritable chance», souligne le créateur.

Pour «chanéliser» une fleur, il ne suffit pas de la faire pousser dans les champs de Chanel, aussi bien soignés soient-ils. Il faut en obtenir ce que désire le parfumeur. Pendant des mois, Olivier Polge et la famille Mul ont ainsi œuvré main dans la main afin de «nettoyer» la Polianthes tuberosa de son côté lourd, sombre, cuivré. Des facettes si envoûtantes qu’à la Renaissance, on interdisait aux jeunes filles de traverser seules les champs de tubéreuses, de peur qu’elles ne succombent à un éventuel prétendant.

«Nous avons travaillé des techniques de distillation inédites, qui font que cet extrait est très particulier. Par rapport à ceux que l’on a l’habitude de sentir, il est plus vert, plus floral, beaucoup plus proche de ce que sent la fleur à l’air libre. Cela ne signifie pas que ces autres extraits soient de moins bonne qualité, mais ils sont différents. Notre tubéreuse est une tubéreuse proprement Chanel», se félicite Olivier Polge, qui regrette toutefois que matières premières naturelles et formules olfactives ne puissent pas être brevetées.

Au chevet des fleurs

Pour bien comprendre les liens qui unissent la maison Chanel à la famille Mul, il faut rappeler qu’à partir de 1950 les productions florales de Grasse ont commencé à se délocaliser vers l’Italie, l’Espagne, l’Egypte, le Maroc ou encore l’Inde. Principal motif? La main-d’œuvre y est sensiblement moins chère que dans la ville du sud de la France, considérée comme la capitale mondiale du parfum depuis le XVIIe siècle. L’explosion des ingrédients de synthèse (qui permettent de développer jusqu’à 6000 essences, contre environ 400 avec des fleurs naturelles) et la spéculation immobilière n’arrangeant rien, les superficies consacrées aux plantes à parfums se sont mises à régresser régulièrement. Selon les chiffres disponibles, elles étaient de 1300 à 1600 hectares en 1930, contre 850 dans les années 1960.

Arrivé chez Chanel en 1978, Jacques Polge constate avec effroi la dilapidation de ce territoire fertile au microclimat exceptionnel – une source d’eau ancestrale, la Foux, peu de vent et de températures extrêmes. Chargé de créer de nouveaux parfums mais aussi de préserver la qualité des anciens, le nez s’inquiète notamment de la disparition programmée du jasmin de Grasse. L’autre reine des fleurs (avec la rose) de la parfumerie est un ingrédient essentiel du légendaire extrait No 5, qui se vend à l’époque très bien. Face à l’inertie des pouvoirs publics et de l’industrie elle-même, Jacques Polge se tourne vers Joseph Mul, qui exerce la même activité que son arrière-grand-père, à l’origine de l’exploitation.

En 1987, la maison Chanel signe avec la famille de cultivateurs un partenariat inédit pour s’assurer la fourniture exclusive de jasmin de Grasse. Une décision qu’historiens et professionnels qualifient aujourd’hui de visionnaire: l’accord sécurise non seulement les quantités et la qualité de fleurs nécessaires aux parfums Chanel, mais il préserve également la culture des plantes à parfums dans le bassin grassois ainsi que des savoir-faire vieux de trois siècles. «Ce n’était pas une nécessité marketing, insiste Olivier Polge. Chaque année, mon père me racontait des histoires rocambolesques, où il allait voir ses fournisseurs habituels qui n’avaient plus assez de fleurs.» Rapidement, la Rosa centifolia, une fleur qui n’était pourtant pas en danger, entre dans le périmètre de l’accord. En 2008, c’est au tour de l’Iris pallida puis du géranium rosat. La tubéreuse est la cadette des fleurs adoptives de Chanel.

Trésor aromatique

A Pégomas, l’usine d’extraction des fleurs est l’un des maillons essentiels de la chaîne de traçabilité 100% Chanel. Erigé en 1988 au beau milieu des champs de la famille Mul, ce cube ocre à taille humaine permet de traiter les plantes au fur et à mesure de la récolte. Ainsi, le jour de notre visite, la cueillette de tubéreuses du matin passe d’abord par l’étape de la pesée, avant d’être directement acheminée par camion vers l’usine. Là, dans un air chargé d’effluves d’alcool et sous le regard attentif de Jean-François Veille, le directeur de l’unité, les pétales blancs seront d’abord transformées en concrète (le premier extrait) puis en absolue, liquide visqueux et dense au parfum extrêmement concentré. Conservé dans une chambre froide, ce trésor aromatique finira sa route au laboratoire de création et de développement des parfums Chanel, où les parfumeurs de la maison s’assureront de sa qualité avant de le faire entrer dans la composition de Gabrielle.

Au cœur de ce processus industriel, la concrète joue pour Chanel un rôle stratégique. Parce qu’il peut se conserver plusieurs années sans s’oxyder, ce produit solide permet de constituer un important stock de matière olfactive, vital en cas de mauvaise récolte ou d’éventuels problèmes techniques.

Pour obtenir un kilo de concrète de tubéreuse, deux tonnes de pétales seront nécessaires. «Grâce à la concrète, nous disposons d’un tampon de sécurité d’environ six mois pour chaque fleur, de sorte que l’on pourra continuer à composer les parfums concernés en cas de problème», promet Fabrice Bianchi. Le directeur d’exploitation ne craint-il jamais une rupture totale d’approvisionnement à la suite, par exemple, d’une catastrophe météorologique? «Quand on compose avec du naturel, l’incertitude fait partie de l’exercice. Cela fait la difficulté, mais aussi la beauté de notre métier.»

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