Il est dit que la reine Victoria, grande voyageuse et qui a donné son nom à tellement d’établissements hôteliers, se déplaçait avec: «son secrétaire particulier, un trésorier de la bourse, son médecin, quelques dames du palais, le personnel, dont une première femme de chambre et six soubrettes, un chef de cuisine français, ses lieutenants et ses marmitons, un cocher, une douzaine de valets d’écurie et bien sûr ses fidèles serviteurs indiens […]» 1 Un équipage qui lui faisait réquisitionner, lors de ses villégiatures, un hôtel entier. On était à la fin du XIXe siècle, mais le tourisme avait vu son avènement, pour les classes aisées, dès 1838, date à laquelle Stendhal utilise pour la première fois l’appellation dans Mémoires d’un touriste. On était aussi à l’apogée du Grand Tour, ce voyage initiatique à travers l’Europe qu’entreprenaient les jeunes aristocrates anglais vers l’âge de 18 ans, sorte d’année sabbatique leur permettant de s’initier aux arts et à la vie.

De la «bonne auberge» aux palaces, le XIXe voit l’essor du tourisme et des infrastructures qui vont avec. «L’hôtellerie naît avec le tourisme vers 1820-1830. Il y a vraiment une organisation qui se met en place, des guides sur papier commencent à être édités, c’est l’ère de «l’industrie des étrangers», évoque l’historien de l’art Pierre Monnoyeur 2. Après la Restauration lorsque l’Europe reprend un rythme économique normal et acquiert une certaine stabilité politique, le commerce du tourisme va se développer. Et l’on va s’en donner les moyens, s’équiper et construire. La Suisse fait figure de pionnier dans ce domaine, de même que l’Autriche et le Tyrol, parce qu’il y a l’attrait des Alpes. Et tout cela grâce à la clientèle anglaise qui sillonne l’Europe.»

C’est l’époque où les dames peuvent enfin entreprendre des pérégrinations non accompagnées, par le chemin de fer, et non plus dans la promiscuité des voitures à cheval, ce qui participe à leur émancipation. Femmes oisives de la haute société aux désirs légers, virevoltant dans leur robe à tournure, le cœur palpitant sous leur corset et escamotant sous leurs ombrelles de lourds secrets. Epoque bénie entre deux guerres où l’on peut cultiver le luxe d’enrichir sa vie intérieure, de ne s’occuper que de soi et de ses états d’âme dans les écrins ouatés du bord du lac Léman ou dans les Alpes suisses.

Et c’est à la fin du XIXe siècle, à l’orée de la Belle Epoque, que vont être érigés les palaces, qui offrent des équipements mieux pensés en termes de confort pour accueillir le gotha mondain, lors de ses transhumances saisonnières, fuyant les grosses chaleurs en été en prenant ses quartiers à Evian ou à Aix-les-Bains avant de regagner les capitales européennes en automne, période à laquelle débutait la saison à l’opéra ou les courses de chevaux. «Un palace est quatre fois plus grand qu’un hôtel, doit posséder beaucoup de terrain autour, offrir des courts de tennis par exemple ainsi que d’autres services et Genève n’arrivera pas à suivre, explique Pierre Monnoyeur. Deux établissements genevois tentent de s’intituler «palace», en vain: l’Hôtel National (devenu le Palais Wilson) et Champel-les-Bains, qui n’existe plus (transformé en centre hospitalier).» Même si, aujourd’hui, tout hôtel 5 étoiles peut revendiquer l’appellation palace, à l’origine, soit vers 1900, date de leur apogée, on construit un palace, et il est impossible d’«upgrader» un établissement existant de catégorie inférieure. On en trouvera principalement à Ouchy, à Montreux, à Evian ou encore à Aix-les-Bains où la reine Victoria séjournera plusieurs fois. Genève sera un point de passage vers d’autres lieux de villégiature, des spots ­dirait-on aujourd’hui (Nice, Antibes en hiver, la Riviera lémanique en été), mais l’on n’y séjournera pas. Selon Pierre Monnoyeur, manquant son rendez-vous avec le train, la Cité de Calvin n’aura qu’une importance mineure dans le transit nord-sud, aristocrates et grands bourgeois partant sur Ouchy et Montreux ou la vallée du Rhône pour rejoindre l’Italie, ou encore passant par Annemasse pour atteindre les Alpes.

Dans un palace, «les rois et les reines y descendent avec leur propre cuisinier, leur propre maître d’hôtel et on leur met la cuisine et les marmitons à disposition. Ce qu’évoque Marcel Proust dans A la recherche du Temps perdu, lui et sa famille, appartenant à la haute bourgeoisie, séjournant avec leur cuisinière dans un palace de Cabourg. Si la reine Victoria se déplaçait avec armes et bagages, ce n’était pas le cas de tous les souverains, les cours d’Europe ayant leur résidence de villégiature (les tsars se rendaient à Yalta sur la Méditerranée, par exemple)», précise l’historien.

Au bord du lac Léman à Evian-les-Bains, sur les hauts de Montreux à Glion ou au cœur d’une forêt escarpée entre les chutes du Giessbach et le lac de Brienz, trois lieux privilégiés, témoins des riches heures des Années folles, happent les esprits contemplatifs captifs d’un temps révolu où l’on se satisfaisait d’avoir une «chambre avec vue».

1 Tiré de «Vacances royales» de Cyrille Boulay, Editions Assouline 2003.

2 Auteur de «Les guides, la vitesse, les images. Le tourisme à Genève et dans sa région aux XIXe et XXe siècle», Editions La Baconnière, Bibliothèque de Genève, 2012.

Femmes oisives de la haute société aux désirs légers