échappée belle

Le voyage au Cap

A bord du «Pride of Africa», le train de luxe sud-africain de la compagnie Rovos Rail, pour un périple en terre entre océan Indien et Atlantique Sud, de Pretoria à Cape Town. Voyage hors du temps aux allures de croisière contemplative, à bord d’une antique machine à remonter l’histoire

A l’ombre des jacarandas en fleurs Dehors, sous une lumière d’orage. Capital Park, 3000 km au sud de l’Equateur, dans la banlieue de Pretoria. Jo-Anna est en demi-sommeil dans la végétation luxuriante de palmiers séculaires et de jacarandas en fleurs. Elle patiente dans l’air tiède de ce début d’après-midi et respire bruyamment. Transpire, tousse, crache. Puis se met lentement en marche. Jo-Anna est une vieille dame qui en a vu, à cheval sur deux siècles tumultueux. Jo-Anna est sud-africaine, noire.

Dedans, l’odeur entêtante des lys fraîchement coupés flotte entre des lustres à bougies et les tomettes de la salle de réception alanguie. Piles d’assiettes en porcelaine, bouchons qui sautent – vins pétillants de Paarl – sous les ventilateurs au plafond. Au ralenti, les pales brassent mollement un air épais qui caresse le cuir des Chesterfield et les carafes en cristal taillé. Sandwichs au concombre et brochettes de fruits exotiques sur des plateaux d’argent.

Nous sommes dans la gare de la compagnie privée Rovos Rail, sur le point d’embarquer pour un voyage au long cours en cette fin de mois d’octobre qui explose en fleurs (le printemps dans l’hémisphère Sud). 1600 km à bord du «Pride of Africa», pour traverser l’Afrique du Sud du nord-est au sud-ouest, à bord d’un train de luxe aux parfums de vieille Angleterre, via les étendues ocre et semi-désertiques du Grand Karoo, à 10000 km de Londres.

Un voyage presque rectiligne, tracé sur deux lignes perpendiculaires à l’horizon le plus austral du continent. Deux lames d’acier luisantes posées sur la terre d’Afrique: la voie de chemin de fer qui relie Pretoria, la capitale, à Cape Town, le point d’ancrage des colons du Vieux Continent. A bord, une quarantaine de passagers répartis dans 19 voitures et 27 suites s’apprêtent à faire le voyage en sens inverse des pionniers sud-africains, 150 ans après eux.

Gavée de charbon incandescent, Jo-Anna sue la graisse chaude et souffle dans des vapeurs moites. Elle s’ébranle dans un «tchouf-tchouf» parfaitement huilé. Cette locomotive à vapeur «Class 24», qui porte le numéro 3664, a été fabriquée à Glasgow en 1949 par la North British Locomotive Company pour les South African Railways (SAR). Elle se pavane aujourd’hui dans la gigantesque gare privée de la compagnie Rovos, dans l’odeur de la terre mouillée par l’orage, et met en place les wagons du convoi. Elle tousse et siffle au milieu de jets de vapeur, comme une invitation au voyage.

Pretoria – Cape Town, une virée au charme nostalgique. Un voyage qui contient tous les autres. Bourlingueur et méditatif. A bord du Rovos, on s’échappe pour un périple en terre, entre l’océan Indien qui borde la côte ouest du pays et l’Atlantique Sud. Une excursion qui s’offre le luxe de la lenteur, dans la géographie – parfois monotone – du pays, et dans son histoire, souvent chaotique.

1935. Grèves, déjà, dans les mines de cuivre de Rhodésie du Nord. Six ouvriers tués par la police. C’est aussi l’année où a été construite à Durban pour les SAR la voiture «Edwardian Deluxe» dans laquelle nous prenons nos quartiers. Cabine en bois précieux «Skukuza», le surnom du colonel James Stevenson-Hamilton, un célèbre garde du parc national animalier Kruger (lions, éléphants, léopards, rhinocéros et buffles, entre autres). Suite «Deluxe», 11 m2 décorés somptueusement avec lit double, salle de bains privée attenante.

Autant d’espace pour rêver: le cap de ­Bonne-Espérance, la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, l’or et les diamants à profusion, Cecil Rhodes et De Beers, ­Winston Churchill jeune homme dans la guerre des Boers. Paul Kruger, le «Vieux Lion», symbole afrikaner en haut-de-forme et pipe fumante, cheveux enduits d’huile de coco. Fermier dévot et puritain aux mains comme des gigots devenu président de la République sud-africaine du Transvaal. Colons boers (néerlandais, allemands et français) et britanniques en guerre au milieu des peuples indigènes. Avec le chemin de fer pour relier le tout.

Le chemin de fer, aujourd’hui glorifié par le Rovos. Décorum forcément colonial mais sans nostalgie, dans un pays qui apprend depuis peu à vivre après la ségrégation, dans les cicatrices vives et encore visibles de l’apartheid.

Quand les ombres s’allongent On embarque à Pretoria au milieu du ballet des porteurs noirs en tenue de grooms de palace gantés de blanc et de passagers, la plupart des couples de retraités aisés du monde entier. Trois jours et deux nuits dans un Cluedo géant embarqué sur rails. Service à bord de première classe dans une ambiance Agatha Christie.

On laisse finalement Jo-Anna à Capital Park et à regret. C’est une locomotive plus récente, diesel, qui tracte les voitures en dehors de la gare de Pretoria. Trop ­compliqué d’approvisionner aujourd’hui les locomotives à vapeur en charbon et en eau sur le parcours. Sur les tronçons électrifiés, une locomotive électrique prendra le relais.

On largue les amarres en pleine terre. Et pour prendre le large à bord du Rovos, mieux vaut avoir le pied marin. Pas question de se peaufiner le collier de barbe au coupe-choux. Le voyage secoue beaucoup.

Les craquements continus des boiseries patinées de la suite. Les volets coulissants à fines persiennes en acajou et aux poignées en cuir. Les bogies, ces chariots sur lesquels reposent les voitures, qui chantent. Les thés de 5 heures au milieu de nulle part dans des paysages improbables. Pas de luxe clinquant, doucereux et high-tech. Tout le contraire. Celui des grandes maisons anglaises d’un autre temps. Les courants d’air d’un manoir séculaire où l’on s’habille avant de passer à table.

Le vrai luxe? Celui de la solitude, de l’isolement et de la ­contemplation, bercé par le roulis du train et le chant des bogies. Le luxe de vivre au rythme d’un autre temps dans un musée roulant. Pas de portable, pas de radio, pas de télévision. Prendre le temps. ­Notamment celui de s’habiller ­effectivement le soir pour dîner.

On sera quand même rattrapé par les conversations du monde, 50 km après Pretoria. Les élections américaines, entre autres. «Le pays a été abandonné aux chiens», dit ce New-Yorkais qui, à sa troisième Castel Beer d’affilée, a les joues qui s’empourprent. Et de gloser sur les difficultés de circuler dans la Grosse Pomme, sans prêter la moindre attention aux métros aériens bondés qui ne respirent pas l’opulence, et qui nous dépassent dans la banlieue de Johannesburg, entre deux bidonvilles. Deux mondes qui se frôlent.

17 h 45 et déjà l’ombre des voitures qui s’étire sur la plaine. Une poignée de springboks détalent au passage du train. Trois autruches hagardes. L’heure où les fauves vont boire. Pour nous, le temps de gagner le wagon-bar, au bout du train, juste avant la voiture de queue et sa plateforme d’observation panoramique, ouverte sur les paysages qui aspirent le train le long des rails, comme à la paille.

La campagne s’endort dans une chaude lumière. Bientôt l’heure du repas. Le butler l’annonce à l’aide d’un carillon en remontant tout le convoi. Le moment pour Alan d’enfiler un poignard dans sa chaussette droite. Avant de rajuster le nœud papillon de son spencer et son kilt. Ce colosse au double mètre qui doit peser au bas mot dans les 280 livres, est Ecossais. Il vit à Glasgow et se prépare dans la cabine «Makambako» pour aller dîner en compagnie de sa femme en robe longue.

Dans notre suite, debout malgré le roulis, face à la glace, nous nous débattons avec une cravate. Un nœud Windsor sur col italien qui sera du plus bel effet au milieu des robes du soir, tentons-nous de nous rassurer.

Dans l’un des deux wagons-restaurants, sous des boiseries edwardiennes, les tables sont dressées. Nous y prendrons, solitaire et recueilli, quatre repas sublimes. Homard du Cap, filets d’autruche rosés, Dalewood «Brie» de Paarl servi avec des figues…

Services élégants, parfaits, sans obséquiosité ni chichi. Le tout accompagné de dégustations pléthoriques de vins fins du pays. Avec une petite préférence pour les blancs, plus subtils, au milieu des rouges clinquants, presque trop faciles d’accès et crâneurs. Même si ce «Pinotage», un cépage indigène inventé en 1922 à Stellenbosch à partir d’un croisement entre pinot noir et cinsault… Une rondeur bienvenue dans l’âpreté des paysages du Karoo ponctués d’éoliennes, qui défilent lentement de part et d’autre du convoi transporté.

La rocaille et les diamants Le train glisse sur la terre ocre en effilochant les nuages, dans les paysages méditatifs du Grand Karoo. La «terre de la grande soif» est un semi-désert qui couvre les deux tiers du pays. Un plateau sec d’altitude, entre quelques montagnes à haut plat en forme de «table» et des buttes en forme de cloche. C’est cette terre difficile, où l’eau n’existe presque uniquement qu’en profondeur, que les pionniers blancs d’Afrique du Sud (les Boers qui deviendront les Afrikaners), chassés de la colonie du Cap par les Britanniques, ont apprivoisée puis façonnée.

Les caravanes calvinistes de chars à bœufs, les colons hollandais qui fuyaient, ont conquis ce «Far West» africain de plaines rocailleuses dans les années 1830. Ils y ont bâti les républiques boers de l’Etat libre d’Orange et du Transvaal. Des terres rurales et arriérées jusqu’aux découvertes qui feront de l’Afrique du Sud la première puissance du continent: les diamants en 1867, l’or en 1886, en plein Transvaal, où sera bâtie artificiellement la métropole de Johannesbourg.

Entrée brutale dans l’ère du capitalisme industriel: des aventuriers de tout bord et autres prospecteurs affluèrent par milliers. Terre de convoitises, de nouvelles conquêtes et de rivalités. Sans compter les Anglais qui voulaient eux aussi leur part du gâteau et l’unification du pays sous le drapeau britannique, emmenés par Cecil Rhodes, fils de pasteur, aventurier et bâtisseur d’empire.

Après une première nuit aussi sportive qu’acrobatique, bien que solitaire (par moments de vrais sauts dans le lit en raison des cahots), notre train, dans un petit matin doré, ralentit à quelques encablures de Kimberley, en plein cœur du pays. Aux abords d’un lac qui semble un mirage au milieu d’arbres et d’arbustes secs et solitaires, des flamants roses par milliers.

Forêt de poutrelles entrelacées en fer forgé qui coiffe les quais, façon grand siècle conquérant. Kimberley est l’une des plus belles gares ferroviaires victoriennes d’Afrique. Le «Pride of Africa» nous y dépose le temps d’une matinée d’excursion autour du réservoir de diamants, le «Big Hole», le plus grand gisement de toute la planète. La petite colline des origines, un site volcanique, a progressivement disparu entre 1871 et 1914 (date de fin d’exploitation de la mine) pour laisser place à un trou gigantesque, aujourd’hui rempli en partie d’une eau verdâtre. Les excavations titanesques de kimberlite, la gangue rocheuse qui contenait les diamants, ont produit en une quarantaine d’années quelque 2722 kg de diamants, dont le plus gros non taillé du monde (616 carats).

La ligne de chemins de fer qui relie Cape Town aux diamants de Kimberley sera inaugurée en 1885, après avoir été construite par Cecil Rhodes et financée en grande partie par la De Beers ­Consolidated Company, la compagnie diamantaire fondée par Rhodes.

Des diamants, un train de luxe et ses passagers: un Ecossais armé, un prospecteur australien aussi énigmatique que prolixe, une vieille dame de 80 ans qui vit sur la Côte d’Azur et voyage seule partout dans le monde, deux couples – avec interprète – de Japonais tout sourire passés par la vallée de Joux (ce qu’on devine à leurs poignets chargés), une journaliste brésilienne bimbo… Qui a tué le colonel Moutarde avec un chandelier dans le wagon fumoir?

Un bus à impériale dans le désert Un bus rouge «Leyland» à étage, flanqué de publicités pour le gin Beefeater, «One of the great traditions of London». Autour, des palmiers, des fleurs et autant d’oiseaux inconnus au bataillon. Nous sommes cette fois à la limite sud-ouest du Grand Karoo, avant les montagnes qui nous séparent de Cape Town, à moins de 300 km.

Le train fait une halte de quelques heures à Matjiesfontein, un village inventé par l’Angleterre victorienne au milieu de nulle part. Office de poste, rues éclairées par des réverbères, horloge «Walker – Regent Street – London» dans le bureau du chef de gare. Tout y fleure l’empire d’un autre siècle.

James Logan, un fonctionnaire des Chemins de fer publics du Cap originaire d’Ecosse, était venu en 1890 dans la région, élevée et sèche, pour se soigner d’une maladie de poitrine. Il finira par s’y établir définitivement, faisant jaillir de ce ­quasi-désert un village ferroviaire sublime, parfaitement conservé et devenu monument national. Cette carte postale de l’Afrique victorienne ne pouvait que plaire à un amoureux nostalgique. Rohan Vos. Cet Afrikaner, magnat de l’automobile, donnera son nom à la compagnie de trains privés de luxe qu’il a créée au début des années 90 («Ro-Vos»). Passionné, obsédé par les vieilles mécaniques et l’authentique, l’homme avait acheté en 1986 deux voitures anciennes pour voyager avec sa propre famille.

Le parc de Rovos Rail est aujourd’hui composé de 75 voitures dont la plupart ont été construites en Europe puis transportées par bateau en Afrique du Sud, et entièrement restaurées et aménagées avec le confort moderne.

Nous verrons Rohan Vos seulement en photo – raie sur le côté, maintien aristocratique et paire de dalmatiens en laisse –, dans la brochure qui décrit les multiples voyages en train (et aussi en avion vintage) proposés par la compagnie. On retiendra, entre autres, le voyage du Cap aux chutes Victoria, à la frontière de la Zambie et du Zimbabwe, et celui du Cap au Caire, qui traverse une fois par an le continent en 28 jours.

D’un océan à l’autre C’est un point où l’on s’apprête à passer d’un océan à un autre. Cape Town, une ville où durant des années, après avoir avalé une mer, on venait reprendre son souffle avant d’en boire une seconde: la Colonie du Cap, à mi-distance entre les Pays-Bas et le sous-continent indien, quand le canal de Suez n’existait pas. ­On venait contourner l’Afrique par le cap de Bonne-Espérance.

6 avril 1652. 1000 m sous la face sableuse de «Table Mountain», Jan van Riebeeck jette l’ancre. Le Néerlandais établit dans la foulée un poste de ravitaillement sur la route des Indes orientales, au milieu des bergers Khoikoi et des guerriers San qui vivaient seuls jusque-là.

C’est là que nous dépose le train, à l’ombre bleutée des montagnes, dans l’austère gare du Cap, après un long parcours au milieu des vignes et des vergers, bordés par les hauts-reliefs ciselés des Swartberg. On a longé la vallée des Huguenots, puis les townships qui annoncent Cape Town, une ville au charme incomparable.

Et, une soixantaine de kilomètres plus au sud, le cap de Bonne-Espérance, dans le parc national de Table Moutain. Nous y braverons les babouins voleurs pour aller y admirer autruches et zèbres en goguette au bord de l’océan, incroyablement calme ce jour-là.

Après le train et ses cahots dans la terre, le Cap et ses promesses de voyages maritimes au long cours. Un voyage qui contient tous les autres.

«Le Temps» s’est rendu en Afrique du Sud par ses propres moyens. Le voyage sur place a été pris en charge par la compagnie Rovos.

Rovos Rail

Tel: +27 (0) 12 315 82 42

www.rovos.com

reservations@rovos.co.za

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