Ala lueur d’une bougie vacillante, Xiao François noircit les pages de son cahier avec soin, au stylo, caractère après caractère. Son petit bureau de bois soutient des piles de feuilles manuscrites, de bouquins et de bloc-notes dans un désordre visiblement organisé.

Les fenêtres rendues mates par la fumée du fourneau laissent entrevoir les rives abruptes et rocailleuses du Mékong chinois. Le soleil ne caresse déjà plus les toits tuilés du petit hameau et la fraîcheur bientôt glaciale s’impose. Tous les soirs elle rappelle la proximité des monts himalayens et des steppes tibétaines balayées par les vents. Un frisson, on ferme la doudoune. Le vieil homme lève les yeux, se dresse lentement, salue et rassemble ses affaires: un chapelet, un cahier manuscrit, un livre de Joseph Kessel, une cassette d’Henri Dès et une Bible.

A 83 ans, emmitouflé dans un épais manteau noir, Xiao François est arrivé ce matin à la messe dominicale à moto, assis derrière son beau-fils. Toutes les semaines, il parcourt la route cahoteuse entre son hameau au bord du Mékong et le village de Cizhong pour communier avec les chrétiens de sa région dans l’église bâtie par les mains des missionnaires.

«Je suis un dictionnaire de vie», sourit-il. Le dernier élève des pères suisses et français envoyés sur les marches tibétaines par les Missions étrangères de Paris pour évangéliser le royaume fermé des lamas passe son quotidien à écrire ses Mémoires. Tout comme le territoire du village bordé par les vignes et dominé par le clocher de l’église de style sino-gothique, la vie de François est marquée par la présence des missionnaires qui ont été chassés par les gardes rouges en 1952. «Mes parents se sont rencontrés à l’église. Mon père accompagnait les missionnaires venus du Tibet et ma mère s’occupait de la cuisine pour le couvent de Cizhong. Je suis né en 1929, c’est le Père Goré qui m’a baptisé», se souvient le vieil homme. «C’est le Père Tornay, devenu martyr, qui m’a enseigné le français et le latin. Il disait que j’étais un bon élève. Il nous a aussi appris à skier. Mais ses skis étaient trop grands pour nous et nous n’avons pas continué», dit-il, admiratif.

La nostalgie s’empare de lui lorsque, comme récitant une légende, il évoque chaque missionnaire: la dextérité au piano du Père Lathion, les connaissances géographiques du Père Coquoz, le grade à l’armée du Père André… Sur son visage, des larmes, soudain. D’une voix douce, Xiao François chante des comptines françaises apprises des pères barbus. «J’ai malheureusement un peu oublié le français avec le temps. Mais le Père Buttet m’a laissé ces objets pour que je travaille la langue», sourit-il en montrant la cassette d’Henri Dès et le roman de Kessel. Un petit morceau de papier chiffonné marque les pages de sa Bible. Une signature y est griffonnée, celle de Nicolas Buttet. «Il revient tous les ans», précise le vieillard.

Comme les autres chrétiens de la région du Mékong et de la Salouen, Xiao François a payé cher sa religion. Les lamas, puis les gardes rouges persécutent les populations converties au Christ. «J’ai étudié à Kunming et suis devenu professeur. Chrétien et cultivé, j’étais une cible pour les soldats de l’armée», explique-t-il. Il passe la Révolution culturelle dans le camp de travail à Lijiang. Pendant trente-cinq ans, il répète à tue-tête «Longue vie à Mao!», travaille la terre, les champs, mange peu. Mais il n’abandonne pas sa foi. «L’amour du Christ m’a permis de ne pas abandonner. Je n’ai pas cessé de prier, mais en cachette.»

A Cizhong, les missels sont enterrés, l’église transformée en école et les prières susurrées à l’abri des regards. Aujourd’hui, ­elles sont psalmodiées jusqu’à l’ivresse.

Modérateur de la fraternité des Eucharistiens, le père valaisan Nicolas Buttet est tombé amoureux de la région lors d’une visite sur les traces des missionnaires du Grand-Saint-Bernard. «Les missionnaires se sont mis à l’écoute des cultures régionales. Le ton des prières est oriental mais il rappelle les psalmodies monastiques. Dans ce coin retiré de la Chine, la fidélité aux missionnaires est saisissante. D’une manière miraculeuse, leur foi a tenu depuis 1952 sans la présence de prêtres.»

La foi et les vignes. Les cépages anciens amenés par les missionnaires parsèment encore les coteaux du Mékong et les jardins de l’église entretenus par le Père Yao, le nouveau prêtre envoyé en 2008 par l’Eglise patriotique de Pékin. Coupe stricte et écart de la chance entre les deux incisives, le petit homme vit seul dans l’enceinte de l’église, cultivant ses vignes et son potager. «Son allégeance au parti est très forte, souligne Nicolas Buttet. Cela fait de lui un suspect notoire pour les populations, qui sont fondamentalement fidèles au Vatican. Certains chrétiens évitent d’aller à l’église car elle est tenue par un prêtre patriotique. Depuis l’arrivée du nouvel évêque à Kunming, les ordinations de prêtres patriotiques dans la province sont fréquentes. Cela crée un climat plus suspicieux chez la population chrétienne.»

L’église de Cizhong est la plus vieille de la province. En 2008, elle est classée «héritage culturel national» par le gouvernement chinois. Protection du patrimoine? Non. «Ce label donne un attrait touristique à la région, explique le Père Buttet. Il accentue aussi le contrôle des chrétiens par le gouvernement. Le Père Yao doit sans doute rendre des comptes régulièrement aux autorités.»

A Cizhong, sur le millier d’habitants, la moitié est chrétienne, l’autre penche en majorité vers la confession bouddhiste. Quelques foyers demeurent animistes. Tous s’accordent à témoigner d’une harmonie totale parmi les habitants du village. «J’ai célébré quelques mariages mixtes avec ou sans conversion. C’est très aléatoire, se souvient Nicolas Buttet. Avant de se convertir, une personne a souvent besoin de comprendre la morale du christianisme. Elle cherche une rationalité dans ce choix. Depuis quatre ans, j’observe un intérêt grandissant pour le catholicisme. Du coup, je baptise souvent des fidèles. Je souhaite leur transmettre que le matérialisme, prôné par la société consommatrice chinoise, n’induit pas forcément une perte de spiritualité.»

Sur cette «étroite bande de terre de 3 kilomètres de longueur le long du Mékong», telle que la décrivait le Père Goré, curé de Cizhong entre 1930 et 1952, les guesthouses et hôtels fleurissent. En dix ans, le nombre de touristes, essentiellement chinois, est passé de 10 000 à un million par an dans la province du Yunnan.

Les travaux le long du grand fleuve marquent les changements induits notamment par l’afflux touristique: ponts, routes et barrages viennent entraver le paysage sec et hostile des marches tibétaines. Le Père Buttet ne voit pas cette évolution d’un mauvais œil: «Nous tentons, à travers diverses associations sur place, de former les populations locales afin qu’elles puissent profiter directement du tourisme sans mettre leur culture en péril.»

Il est 17 heures. Les poules se rabattent sur les grains et l’estomac vide du cochon l’invite à sortir de sa torpeur. La fille de Xiao François ravive le feu et allume un rice cooker branché à la génératrice. On ouvre une bouteille de vin produit au village. Vieilli dans les bouteilles de PET, sucré et un peu gazeux, le breuvage légendaire pèse sur la langue mais se laisse boire. Celui qui a 3 ans est meilleur que celui de l’an passé, dit-on.

Assis à la fenêtre, Xiao François boit du thé vert. Dans une année, un barrage sera construit en aval et les eaux brunes du fleuve submergeront sa maison. Philosophe, le vieillard commente: «Nous trouverons une maison plus en altitude.»

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«J’ai étudié à Kunming et suis devenu professeur. Chrétien et cultivé, j’étais une cible pour les soldats de l’armée»