Prononcer Vogue et Madonna dans la même phrase pour démarrer une conversation avec les acteurs et actrices du voguing contemporain est le meilleur moyen de les froisser. D’un côté, une superstar de la musique, millionnaire blanche qui ne parle même plus aux danseurs qui l’ont aidée à produire un tube planétaire; de l’autre, un mouvement généreux, politique, sinon vital, pour toute une communauté historiquement marginalisée. Difficile de trouver plus bel exemple d’appropriation dans l’histoire de la pop. Et pour comprendre le divorce, il faut revenir à l’histoire d’amour…

Au début de 1990, comme beaucoup d’influenceurs de l’époque, Madonna est sous le charme de la culture ballroom (salle de bal): celle des Afro- et Latino-Américains LGBTQ+ qui ont créé une danse très codifiée reprenant les poses des mannequins dans les magazines de mode: le voguing. Mais la ballroom est bien plus qu’une chorégraphie, c’est un espace de liberté, où les membres peuvent enfin exprimer leur talent, à travers de joyeux concours, quand l’extérieur les stigmatise violemment. Fédérés entre différentes houses, des maisons qui font souvent office de famille d’accueil et d’aide sociale, les vogueurs ont également une immense tradition de solidarité. Le mouvement a émergé dans les années 1970, sous la houlette de Crystal LaBeija, à l’apogée du racisme, de l’homophobie et de la transphobie, avant que le sida ne décime une partie de la communauté dans la décennie 1980. La ballroom a beau étinceler, elle connaît les larmes.

Mais à l’aube de cette dernière décennie du XXe siècle, le voguing vient surtout de sortir de l’ombre et fascine la mode. Thierry Mugler et Jean Paul Gaultier recrutent des vogueurs dans leurs défilés, tandis que l’icône des nuits new-yorkaises Susanne Bartsch, une Suissesse d’origine, organise dès 1989 un grand concours de voguing, le Love Ball, pour recueillir des fonds contre le sida. Les trophées sont dessinés par Keith Haring, toute la jet-set noctambule est là. Cette même année, Malcolm McLaren, ex-manager des Sex Pistols, produit Deep in Vogue, un morceau électro qui se classe numéro un des clubs. Dans le clip, les rois de la ballroom Willi Ninja et David Xtravaganza voguent avec une élégance fluide.

Abus d’image

Pourtant, Malcolm McLaren sera vite accusé d’avoir pillé la scène, en remixant sans autorisation des paroles tirées du légendaire Paris Is Burning, documentaire de la cinéaste Jennie Livingston plongeant dans la ballroom des années 1980. Elle-même sera aussi poursuivie en justice pour avoir capitalisé sur les vogueurs sans leur reverser un dollar. Mais en ce mois de mars 1990, l’heure n’est pas encore aux procès pour récupération. Les acteurs de la scène ballroom partagent généreusement leur passion, tandis que Madonna et son flair pour l’air du temps sortent Vogue, un titre qui évoque le mouvement en égrainant surtout une improbable liste de vieilles stars hollywoodiennes. Pas vraiment un message politique…

Le morceau bondit à la première place dans 30 pays et devient le tube de l’année, notamment grâce à son clip léché, tourné en noir et blanc par le réalisateur David Fincher. Sur la pellicule, les vogueurs Luis Camacho et José Gutiérrez, de la renommée House of Xtravaganza, l’une des confréries, virevoltent autour de la chanteuse. Elle les a recrutés dans un club new-yorkais. José Gutiérrez détaillera cette rencontre, à l’aube de ses 20 ans, dans le documentaire Strike A Pose, sorti en 2016: «On a parlé un moment, puis elle a demandé que Luis et moi voguions pour elle. On s’est exécutés. Elle a adoré et nous a demandé de nous asseoir près d’elle et lui montrer qui d’autre dans le club savait s’y prendre. Elle nous a dit qu’elle montait cette vidéo, qu’elle voulait qu’on y soit, et peut-être sur une tournée ensuite, et elle nous a invités aux auditions, où sept d’entre nous ont été choisis, parmi 5000 participants. Puis elle nous a demandé de monter la chorégraphie de la vidéo et de lui apprendre à voguer.» La star emmènera les vogueurs sur sa tournée Blonde Ambition, puis sortira un film sur les coulisses de cette tournée, In Bed With Madonna, s’y affichant solidaire de la communauté LGBTQ+, mais surtout autocentrée… Au point que trois vogueurs l’attaqueront à leur tour, en lui reprochant d’avoir abusé de leur image.

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Affirmation puissante

Trente ans après l’essor d’une première génération de vogueurs trop souvent phagocytés par les géants du spectacle, la scène ballroom vit une renaissance et n’a jamais paru si célébrée dans la culture, la mode et la musique. Surtout, cet engouement profite enfin aux artistes qui se voient, à l’instar du chanteur et DJ Kiddy Smile, invités à orchestrer une Fête de la musique à l’Elysée, auprès d’Emmanuel Macron en juin 2018. Ce soir-là, sous les dorures, il arborait un tee-shirt estampillé «Fils d’immigré, noir et pédé» pour rappeler la somme des stigmatisations auxquelles ceux de la ballroom font face au quotidien…

Sortie en 2018, la série Pose, qui rend hommage au voguing des années 1980-1990, a également récolté une pluie de prix. Ryan Murphy, son créateur, a pris soin de recruter exclusivement les intéressés: «Pour la chorégraphie, il a notamment engagé Leiomy Maldonado, qui est pour moi l’icône de sa génération, et aussi Jack Gucci, un des gardes des sceaux de la ballroom. Ils se sont tournés vers ceux qui en connaissent vraiment l’histoire, le fonctionnement, la grammaire», se félicite la Genevoise Murmaid Asiah Juicy, qui organise des balls (évènements) en Suisse, après s’être formée auprès de légendes new-yorkaises (Daesja LaPerla, Stanley Milan…). Elle regarde néanmoins ce retour de flamme avec circonspection: «Je trouve que la ballroom est belle lorsqu’elle reste underground. C’est une opportunité d’affirmation de soi très puissante, qui me touche parce qu’elle s’est construite en créant de la beauté à partir de tristesses, frustrations, rejets, drames. C’est un positionnement politique, militant, avec souvent des histoires dures derrière, alors je me fiche que des stars pop invitent aujourd’hui les vogueurs dans leurs clips. Mais je suis heureuse que des frères et sœurs soient fiers d’être célébrés. Quand Leiomy Maldonado, membre du jury dans la nouvelle émission américaine Legendary, consacrée au voguing, pleure en disant: «On s’est battus pour être aimés et regardés, et aujourd’hui on est là», c’est émouvant.»

Immense ovation

Toujours plus vivante, la ballroom multiplie les houses, dont les noms rendent hommage à la mode: House of Gorgeous Gucci, Revlon, Margiela… Elles sont désormais une quinzaine, déployant leurs «chapitres» (antennes) des Etats-Unis jusqu’en Suisse. Murmaid Asiah Juicy fait partie de celles qui ont choisi d’enseigner le voguing: «Mes cours sont gratuits pour les LGBTQ+ de couleur, parce que ça a été créé par et pour ces personnes, souligne-t-elle, mais tout le monde est bienvenu. Par contre, la première chose que je dis aux élèves, c’est que je ne suis pas là pour enseigner une chorégraphie à poster sur Instagram. Le vogue est une cérémonie.» Qui s’est vue célébrée à l’Opéra de Paris l’année dernière, dans le spectacle de la chorégraphe et spécialiste des danses urbaines Bintou Dembélé, Les Indes galantes.

Légende du renouveau de la ballroom, le danseur Vinii Revlon y a participé. Il a aussi vogué à l’Elysée, et dans le clip Pookie, de la chanteuse Aya Nakamura. L’effervescence actuelle autour du voguing l’amuse: «Ça fait deux ans que tout le monde veut des vogueurs, pour des shootings photos, des clips… Il ne faut pas dénaturer le mouvement, mais je suis heureux qu’il soit mis en avant, comme dans le spectacle Fashion Freak Show de Jean Paul Gaultier, par exemple. Parce que c’est aussi une danse très physique, qui mérite cette reconnaissance. On devrait même trouver du voguing dans l’émission Danse avec les stars! Cette scène m’a tellement forgé, fait grandir, comprendre qui j’étais, donné confiance dans mon rapport à ma sexualité, armé pour affronter le monde extérieur…»

Depuis trois ans, il organise d’ailleurs un ball reconnu, à la Gaîté Lyrique de Paris, où se défie toute la scène internationale. Cette année, l’événement baptisé My Sisters Lives Matter Ball rendait «hommage à toutes les femmes noires qui ont lutté pour leurs droits». Il était dédié à Marsha P. Johnson, femme transgenre américaine et figure des luttes LGBTQ+, retrouvée noyée dans l’Hudson River en 1992, en marge de la Gay Pride. Un meurtre transphobe supposé, mais longtemps ignoré par la police… «On a tendance à parler beaucoup des hommes du voguing, en oubliant que les drag-queens et les femmes transgenres ont lancé le mouvement, rappelle Vinii Revlon. Or, c’est parce que toutes ces femmes ont marché que l’on peut aujourd’hui courir. J’ai voulu leur offrir une immense ovation». Loin, si loin de Madonna…

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