Slash/Flash

Zahia/Marilyn

Et si nos idoles n’étaient que les déclinaisons d’un nombre limité de modèles identificatoires? Et si les people n’étaient que des avatars? Aujourd’hui: comment l’actrice et demi-mondaine Zahia Dehar s’est réinventée en Marilyn Monroe…

Et Dieu créa Zahia. Et il se planta. Un peu. Pas trop. Pas tant que ça, en fait… Zahia parle lentement en détachant chacune de ses syllabes – et on la croit sotte. Zahia est trop blonde et le grain de sa peau est trop laiteux – et on la prend pour une Barbie. Zahia n’est bonne à rien d’autre qu’à être «trop bonne».

Zahia est cette jeune femme aux pieds minuscules (renseignements pris, elle chausse du 35), aux attaches ultrafines et à la plastique chirurgicale, qui fit tapage, autour des années 2010, lorsque l’on apprit qu’elle se prostituait auprès de clients de luxe. L’affaire éclata quand des footballeurs célèbres, dont Franck Ribéry (à qui elle fut offerte en cadeau d’anniversaire), se firent attraper à l’avoir tarifée alors qu’elle était encore mineure. Vous vous souvenez, n’est-ce pas? Zahia affichait alors une réussite très bling, proclamant que la prostitution de luxe lui avait donné un vrai pouvoir.

De créatrice d'une collection de lingerie précieuse à actrice dans un film primé à Cannes

Plus tard, Zahia lança une collection de lingerie précieuse, posa pour Lagerfeld, gardant le mystère sur la provenance de son argent – un oligarque, un homme d’affaires suisse? Et puis, Zahia s’effaça pour ressurgir, ce printemps 2019, comme actrice dans Une fille facile, primé à Cannes. Dans ce film de Rebecca Zlotowski (une réalisatrice plutôt Monde diplo que Voici), Zahia joue une jeune dégourdie qui déniaise sa cousine en lui apprenant à harponner de riches clients. Cet automne, pour la promo du film, Zahia répondit sagement à des tonnes d’interviews narquoises, se montra souvent bien plus élégante que ses interlocuteurs, papillonna comme un lépidoptère devant les flashes de la presse people, fut encensée ou moquée. Le film fit un gros flop, trois petits tours et puis s’en va sur 12 centimètres de talons aiguilles.

Comme Zahia est bien (re)faite de sa personne, et pour ne pas nous laisser influencer par sa plastique, fermons les yeux. Ecoutons juste sa voix, en interview. Un timbre quelque part entre le naturel de Brigitte Bardot et l’artifice d’Arielle Dombasle. Un phrasé lent, prudent – Zahia sait qu’on attend qu’elle trébuche, qu’elle est la chèvre de M. Seguin quand l’aube commence à poindre. Elle raconte une enfance heureuse et studieuse, baignée par le cinéma, dans une Algérie en sang. Puis l’arrivée en France, le déclassement, les rêves en miettes. Et la prostitution comme une forme d’ascenseur et de salut.

Pour aller plus loin: La prostitution: l’interdire ou la reconnaître?

On y mettrait nos deux mains au feu: Zahia s’est construit un personnage en copiant Marilyn Monroe. Sa féminité d’un autre âge, surjouée avec élégance. Son appétit sincère pour la culture. Sa soif de connaissances où se mêle l’envie d’être aimée pour autre chose que son Q. Des talents. Le courage de transgresser les bornes d’une culture répressive (se dire fière d’être une prostituée, quand on est née en terre musulmane, il faut du cran). Un besoin de reconnaissance vouée à l’échec tant ce genre de femme reste une «incasable»: à cheval entre deux cases, la putain trop bien peroxydée et l’intello à lunettes. Alors bien sûr, elle peut prêter à sourire, cette Zahia qui, de façon consciente ou inconsciente, met ses tout petits pas sur ceux de Marilyn. Souriez, souriez. Si vous souriez, c’est pour ne pas voir que vos vies aussi ne sont cousues que d’attitudes, de postures, de réflexes et d’idéaux que vous empruntez à d’autres. Nos vies sont cousues de lambeaux arrachés aux costumes de nos idoles, de nos modèles, de nos guides. Bande d’avatars que nous sommes. Eh bien, sourions, maintenant.

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