Une ancienne usine de cadrans, au pied du Mont-Soleil, là où le Jura faiblit vers l’ouest avant d’aller mourir dans le lac de Bienne. Une des régions où ­l’industrie a jadis décliné, pour mieux renaître de ses cendres. Pas plus que l’érosion naturelle, la crise n’a eu ici raison de la ­présence horlogère. Nous sommes à Saint-Imier. C’est dans ce bourg de carte postale, à mi-chemin entre Bienne et La Chaux-de-Fonds, dans l’humus de ce Jura horloger si fertile, que bout la sève d’une jeune marque pleine de promesses.

«Zeitwinkel est une des rares sociétés horlogères non associées aux quatre grands groupes qui dominent le marché des montres haut de gamme. Elle a été fondée il y a près de sept ans par des passionnés d’horlogerie. Nous avons décidé d’investir notre argent et celui dépensé par nos clients dans les meilleures montres possibles, plutôt que d’embaucher un acteur d’Hollywood pour promouvoir nos produits», nous avait-on informé avant notre visite.

Sur place, pas de stars en vue, en effet. Au pied de l’ex-usine des cadrans Fluckiger où Zeitwinkel a élu domicile, le centre-ville paisible s’affaire dans une activité raisonnable. Posé sur l’horizon vert des pâturages environnants, un troupeau de vaches placides. A l’étage, de grands espaces clairs encore timidement occupés. La marque vient de finir la production des pièces qui n’ont plus qu’à être assemblées pour devenir des montres haut de gamme, et qui revendiquent haut et fort leur ancrage local. Tout ou presque est fabriqué en Suisse. Avec un design qui semble directement inspiré de la pureté de l’air ambiant.

«Notre approche de la haute horlogerie peut sembler un peu vieux jeu: nous utilisons nos propres mouvements manufacturés, explique Peter Nikolaus, l’un des cofondateurs de Zeitwinkel qui nous reçoit sur place. Entièrement originaux, ils ne reposent sur la base d’aucun autre calibre existant sur le marché. Nous fabriquons toutes les pièces en Suisse et en Allemagne, et résistons à la tentation d’avoir des composants produits en Asie et «naturalisés» par la suite. Nos montres sont «Real Swiss Made» (lire page 31), car nous sommes convaincus que nos clients attendent cela d’une montre suisse!»

Peter Nikolaus, lui, n’est pas «Swiss Made». Il est originaire de La Sarre, l’un des carrefours aujourd’hui allemand de l’Europe. Et le dirigeant, qui emploie à Saint-Imier quatre horlogers (deux Allemands et deux Français), nous vante dans son français au fort accent germanique les mérites du «Real Swiss Made» – en anglais dans le texte –, tout en picorant des sucreries asiatiques qu’il vient de rapporter du Japon. Un métissage à en perdre son latin. D’autant plus qu’«authentique» est le mot qui revient le plus souvent dans son discours.

Chez Zeitwinkel, on défend avec passion les produits du ­terroir. Mais pas question de brandir de drapeaux pour autant, encore moins de fermer les frontières: «Nous venons de mettre en ligne la version en japonais de notre site internet, poursuit notre hôte enthousiaste. Nous espérons d’ici à deux semaines la version ­chinoise, traditionnelle et ­cantonaise.»

Peu importent les passeports. Seul compte ici l’amour de la belle ouvrage façon helvétique. Et l’envie de la faire connaître. Associée à un travail passionné et sincère, la philosophie Zeitwinkel se concrétise dans de très beaux produits. Devant nous sur une table, entre les biscuits japonais et des chocolats indigènes, le cofondateur présente la collection. Tout a été dessiné et développé par Zeitwinkel. Ses fournisseurs, une cinquantaine, sont tous Suisses et installés depuis longtemps dans la région. Seules les boîtes qui renferment les mouvements sont «étrangères». Elles proviennent du sud de l’Allemagne.

Zeitwinkel propose ses montres en taille 42,5 et 39 mm. Elles sont équipées au choix avec l’un des deux mouvements développés par et pour la marque seulement. Les calibres ZW0102 (257 pièces) et ZW0103 (387 pièces) sont fabriqués sur la base de platines et de ponts en maillechort, un alliage de cuivre, de zinc et de nickel plus dur à travailler que le laiton, aux couleurs plus chaudes et à la patine dorée.

Anglés et décorés en partie à la main, les deux mouvements automatiques ont une autonomie de 72 heures. Seconde centrale ou petite seconde et date pour le premier, grande date à 11 heures (système d’enclenchement de l’affichage breveté) et indication de réserve de marche pour le second. Le beau design des montres, très pur, a été mis au point en collaboration avec Jean-François Ruchonnet, l’actuel chef de la recherche et de l’innovation pour le groupe Franck Muller.

Après cinq années de développement et de production, un chemin difficile (lire page 31), la petite manufacture se concentre pour l’heure sur la phase, elle aussi délicate, de la commercialisation, avec une gamme de prix comprise entre 7000 et 11 000 francs. Un grand patron d’industrie, en pointe sur le design et la technologie, s’est déjà porté acquéreur d’un modèle.

Mais pour se faire connaître, les choses sont loin d’être simples: «Le fait de mettre l’accent sur des produits honnêtes et de haute qualité nous a laissé moins de capitaux pour promouvoir nos montres, précise Peter Nikolaus. Nous ne deviendrons jamais un producteur de masse, pas plus que nous ne présenterons des produits nouveaux tous les mois. Mais nous sommes convaincus que notre philosophie peut plaire. Elle vise à séduire les vrais amoureux de l’horlogerie, ceux qui aiment se forger leurs propres opinions.» Des fragments de Suisse, à la conquête du monde.