Elle vient de déménager sa galerie de la Limmatstrasse à Rämistrasse, longue rue qui part de la place Bellevue, le hub des transports publics zurichois, et monte en direction du Kunsthaus. L’artère a toujours été celle des marchands d’art. Mais depuis quelques mois, les ouvertures se succèdent à un rythme soutenu.

Il faut dire que, un peu plus haut, le Musée des beaux-arts s’agrandit. L’année prochaine, il inaugurera son extension dessinée par l’architecte britannique David Chipperfield. Un vaste bâtiment qui va tripler sa surface d’exposition. «C’est aussi que l’esprit de la Löwenbrau se meurt, se désole Maria Bernheim, qui a longtemps exposé pile en face de cette ancienne brasserie où se trouvaient la plupart des galeries d’art contemporain de Zurich. Les loyers ont flambé et les propriétaires ont remplacé les locataires sortants par des activités qui n’ont plus rien à voir avec l’art. De toute façon, plus aucun acteur culturel n’aurait les moyens de payer ces emplacements.»

Perle rare

Dans une ville où le prix de l’immobilier est exorbitant, Maria Bernheim a déniché la perle rare: un espace bien placé, plus grand qu’avant sans être forcément beaucoup plus cher. Elle a pour voisine Angela Weber, galeriste de mobilier vintage. Un peu plus bas dans la rue, les galeristes stars Hauser & Wirth ont ouvert un lieu uniquement dédié à ses publications, la marchande Dominique Lévy a installé un bureau, Lange + Pult déballent à peine leurs cartons. Et Eva Presenhuber, autre galeriste qui pèse lourd, va bientôt inaugurer son nouvel espace. Eva Presenhuber chez qui Maria Bernheim a fait ses premières armes. «Je suis arrivée à Zurich il y a dix ans. Je suis née en Roumanie, mais j’ai grandi à Paris. Je suis ensuite partie étudier en Angleterre. Je voulais travailler dans l’art, à Paris ou à Londres, mais c’est un milieu où vous pouvez rester une stagiaire mal payée pendant des années.»

Elle trouve finalement une opportunité, mais d’abord dans une autre galerie, qui met à sa disposition un logement de fonction dans la vieille ville. «J’habitais dans l’appartement où Lénine avait vécu. Tous les jours, une foule de curieux se massait sous mes fenêtres pour prendre des photos. Je m’étais dit que je mettrais de l’argent de côté pendant deux ou trois ans pour faire ensuite autre chose. Mais j’ai été victime de ce que les expatriés appellent le Swiss trap.» Soit le fait qu’après avoir développé son cercle social et profité de la douceur de vivre de la capitale alémanique, il devient très compliqué de se projeter ailleurs. «Zurich est une ville d’eau. Les Badi sont géniaux. Avec mon mari et mes deux enfants, on adore Portofino, une pizzeria au bord du lac où, hiver comme été, on se croirait en vacances.»

Mélange de population

A Zurich, Maria Bernheim expose les œuvres d’une jeune garde venue de Suisse (Denis Savary, Ramaya Tegegne), mais aussi d’ailleurs (Sarah Slappey, Ebecho Muslimova). «J’achète beaucoup de magazines et de fanzines d’artistes. Je peux passer des heures dans les rayons de Never Stop Reading, une librairie comme j’en ai rarement vu ailleurs. Même à Paris, il y a de manière générale moins de diversité qu’ici. A Zurich, le fait que le personnel des multinationales ne reste parfois que quelques semaines crée du mouvement et pousse à l’ouverture de nouvelles adresses.»

Surtout, ces employés travaillent avec les Zurichois, contrairement à Genève où les expatriés bossent le plus souvent pour les organisations internationales et entrent peu en contact avec les autochtones. «Ce qui crée un mélange de population extraordinaire. Au club Zukunft, les banquiers et les avocats se mêlent aux artistes, aux ouvriers, aux ingénieurs de la tech qui viennent des Etats-Unis, de France, d’Italie ou de Corée. C’est complètement unique.»

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Cuisine légère

Amateurs de gastronomie, Maria Bernheim et son mari Nicolas ont suivi toute l’évolution culinaire de la ville. «En quelques années, on a vu débarquer une nouvelle génération de jeunes chefs qui cuisinent bon et léger en créant des plats à la fois simples et goûteux à base de légumes, comme au Rosi ou au Gül. Cela dit, les Zurichois aiment manger sain et marcher en montagne, mais ne sont pas contre des plats plus roboratifs.»

Du genre qu’on sert à la Kronenhalle, le bar et restaurant devenu monument historique avec son service à l’ancienne en mode grand luxe, son mobilier dessiné par Diego Giacometti et ses tableaux de Braque, Picasso et Miro accrochés au mur. «C’est le must. Tous les étrangers qui viennent à Zurich veulent absolument manger là-bas. Mais ce qui manque ici, c’est un vrai bon japonais. La cuisine chinoise par contre a explosé, surtout avec la gentrification de la Langstrasse. Bund 39, Khujug, Achi, où les dumplings sont à tomber, proposent une cuisine asiatique à la fois moderne et authentique. Je vais aussi chez Kin, dans le nouveau quartier du Kreis 3, un restaurant asian-fusion qui va au-delà de la nouille sautée revisitée. C’est convivial et sobre au niveau de la décoration. Ce qui est un trait commun à tous les établissements zurichois qui n’adhèrent pas forcément au style très coloré d’India Mahdavi. On sent que le mobilier USM reste quand même une valeur sûre.»

Folie Vichy

La galeriste affectionne aussi des tables plus traditionnelles. Comme la Veltlinerkeller en vieille ville – «classique mais extrêmement bon» – avec juste à côté Max Chocolatier, «un Lucernois qui fabrique le meilleur chocolat que j’aie jamais mangé. Le dimanche, j’aime aller prendre un brunch en famille au Degenried, une sorte de chalet situé dans la forêt près de l’hôtel Dolder et où, le soir, vous dégustez une fondue dans une ambiance chaleureuse et typique.»

Cela dit, à Zurich, la vie nocturne est aussi très intense. N’importe quel jour de la semaine, les bars et les clubs sont bondés. «J’aime aller au Bar 3000 ou au Tina Bar, qui sert d’excellents Moscow Mule et où vous pouvez encore fumer dans la salle. Le développement du shopping a également pris un essor incroyable. La Bahnhofstrasse a dépassé la rue du Rhône de Genève en termes d’attractivité pour les marques de luxe. Je vais chez Tasoni, où le service et le choix sont toujours à la pointe. C’est là que je trouve les bijoux de Charlotte Chesnais et de Delfina Delettrez et où les hommes s’habillent en Berluti ou en Jacquemus. Et puis il y a aussi cette boutique, EnSoie, qui vend des objets recouverts de tissus Vichy de toutes les couleurs. Les gens d’ici en raffolent. Ce qui n’est pas du tout mon truc, mais à Zurich, si vous n’en avez pas chez vous, vous êtes nobody

Galerie Maria Bernheim, Rämistrasse 31, 079 700 79 28, Exposition «Cruise Kidman Kubrick», jusqu’au 21 décembre.

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Les adresses

Restaurants

Kin, Meinrad-Lienert-Strasse 1, 077 531 52 03.

Veltlinerkeller, Schlüsselgasse 8, 044 225 40 40.

Bund 39, Bäckerstrasse 39, 078 732 26 60

Kronenhalle, Rämistrasse 4, 044 262 99 00.

Degenried, Degenriedstrasse 135, 044 381 51 80.

Portofino, Seestrasse 100, Thalwil, 044 720 32 40.

Vie nocturne

Club Zukunft, Dienerstrasse 33.

Tina Bar, Niederdorfstrasse 4, 044 250 76 80.

Bar 3000, Dienerstrasse 33.

Shopping

Tasoni, St. Peterstrasse 1, 044 221 94 56.

Angela Weber Möbel, Rämistrasse 23, 044 260 88 40.

EnSoie, Strehlgasse 26, 044 211 59 02.

Douceur

Max Chocolatier, Schlüsselgasse 12, 044 251 03 33.

Librairie

Never Stop Reading, Spiegelgasse 18, 044 578 09 35.