C'est une phrase qu'il aime répéter. Comme un conseil qui guiderait son action. Ou, peut-être, comme une alarmante prémonition. «Lorsque je prends la décision juste en politique, cela tourne bien, dit John McCain. Mais lorsque je fais quelque chose pour des raisons politiciennes, cela finit par tourner mal.» Le sénateur de l'Arizona semble aujourd'hui plongé dans un calcul politicien presque éperdu. C'est un quitte ou double. Le risque, pour lui, que les choses en viennent à se terminer très mal.

Même certains de ses admirateurs les plus proches l'admettent à mots couverts: le John McCain qui se présente ce jeudi devant les 2400 délégués du Parti républicain pour obtenir son intronisation est presque méconnaissable. Où est-il ce vaillant chevalier qui, pendant la campagne présidentielle républicaine de l'an 2000, avait renoncé à répliquer aux attaques vicieuses d'un certain George W. Bush? Où est-il, cet incorruptible qui a répété aussi sur tous les tons qu'il lui importait peu de perdre une bataille politique lorsqu'il s'agissait de remporter une vraie guerre (celle d'Irak)?

En un an de campagne, celui qui a réussi à s'imposer in extremis comme le chef d'un parti qui ne le soutenait guère est allé de reniement en reniement. La liste est impressionnante. Son revirement sur les impôts, bien sûr: alors qu'il s'était opposé avec la dernière énergie à la décision de faire baisser les taxes pour les entreprises et les Américains les plus fortunés, le candidat a tourné casaque. Il veut rendre cette baisse d'impôts permanente, et l'accroître encore pour les plus riches, quitte à creuser de manière irréparable le déficit public. Les propositions populistes encore, comme de supprimer les taxes sur l'essence pendant les vacances d'été, ou de relancer les forages pétroliers aux Etats-Unis, une mesure qu'il avait écartée naguère avec grandiloquence.

D'autres reniements? Oui, beaucoup d'autres. Comme celui d'attaquer son adversaire Barack Obama sur les questions personnelles, lui qui avait toujours promis de ne jamais jouer ce jeu-là. Sa position à l'égard des évangélistes les plus fanatiques, enfin: il les avait qualifiés autrefois d'«agents de l'intolérance». Aujourd'hui, il les courtise sans l'ombre d'une hésitation. En 2000, la droite conservatrice avait tourné le dos à cet indépendant aux allures d'indomptable. John McCain avait mordu la poussière. Cette fois, il veut gagner. Quel que soit le prix.

Dans cette course un peu folle qu'il a engagée contre sa propre intégrité, le républicain vient de jouer ce qui pourrait être son va-tout. Le choix de Sarah Palin en tant que colistière sur le ticket pour la Maison-Blanche. Une parfaite inconnue. Une candidate manifestement incompétente qui se demandait encore il y a peu, à haute voix, à quoi pouvait bien servir un vice-président. Une bombe à retardement qui a obligé l'équipe de McCain à multiplier les contorsions embarrassées à mesure que s'accumulent les preuves du caractère incompréhensible de ce choix. Le sénateur a toujours prôné l'expérience et la sagesse comme ressorts ultimes de l'action politique. Il a fondé une grande partie de sa campagne sur son opposition à l'inexpérimenté Barack Obama, particulièrement sur les questions internationales et le terrorisme, ces dossiers vitaux de guerre et de paix dans lesquels la sécurité nationale est en jeu. Et voici que, s'il était dans l'incapacité de tenir les manettes de contrôle à la Maison-Blanche (il est âgé de 72 ans), il laisserait aux commandes une jeune novice dont la principale expérience politique a été de gérer une bourgade endormie de moins de 10000 habitants.

La preuve ultime que John McCain est en pleine «panique politique» comme le dit l'équipe d'Obama? La preuve surtout que le sénateur républicain a pris conscience de la position particulièrement instable dans laquelle il a commencé sa campagne. C'est son image de maverick qui l'avait en grande partie propulsé sur le devant de la scène. C'est par ce terme qu'on appelle, dans le sud, les veaux non marqués. Et c'est avec ce passé de rebelle que John McCain a réussi à redonner l'espoir de reconquête à un parti laissé en morceaux par huit ans d'administration Bush. Mais avant de lui permettre d'aller brouter sur les grands espaces indépendants, le parti lui a demandé des gages. C'est tout le sens de son ancrage à droite au cours de ces derniers mois. C'est tout le sens du choix de Sarah Palin, qui malgré tous ses points noirs incarne à merveille les valeurs de l'Amérique conservatrice en matière sociale.

Autant qu'un ancien héros de guerre, John McCain est un impulsif. Avant de s'envoler pour bombarder le Vietnam et de rester prisonnier plus de 5 ans aux mains de ses ennemis, il en avait donné la preuve à la Naval Academy, où ses innombrables frasques l'avaient conduit à terminer 894e sur les 899 cadets que comptait sa volée. Il l'avait démontré en séduisant - alors qu'il était déjà marié - une riche héritière, Cindy Hensley, qui paradait dans sa décapotable rose. Il n'avait cessé de le confirmer ensuite. Elu au Congrès comme représentant du reaganisme triomphant, il s'était hardiment opposé à son chef spirituel: «Plus longtemps nous resterons au Liban, et plus il sera difficile pour nous d'en sortir», disait-il en 1983, lorsque le débat faisait rage sur l'envoi de Marines américains au pays du Cèdre. A l'époque, pratiquement seul républicain contre tous, il jugeait que les troupes américaines n'étaient pas suffisantes pour emporter la bataille au Liban. C'est avec la même détermination farouche qu'il a défendu l'envoi de renforts supplémentaires en Irak, contre l'avis d'une très grande majorité de l'opinion publique américaine.

C'est aussi dans le même esprit de rébellion que le sénateur, dépassant les barrières de la politique partisane, s'est opposé aux positions de son parti, sur les impôts et le forage pétrolier, mais aussi sur la question de la torture, du mariage homosexuel ou de la recherche sur les cellules souches. John McCain est un battant. Et un têtu. Jamais il ne reconnaît ses erreurs. Et, au demeurant, la détermination qu'il a mise aujourd'hui à raffermir sa place au sein du Parti républicain pourrait encore se révéler gagnante: les sondages, avant le tumulte provoqué par le choix de sa colistière, le donnaient pratiquement à égalité avec Barack Obama.

En plus d'admirer Ronald Reagan, et de s'admirer souvent lui-même, John McCain avoue un autre héros, assez inattendu: le révolutionnaire mexicain moustachu Emiliano Zapata. Comme cette figure légendaire, le sénateur devenu millionnaire se veut un implacable combattant de la justice et de la rectitude. A son propos, McCain a rédigé cette réflexion dans son livre de Mémoires: «L'homme bon doit savoir parfois être un peu mauvais. Pour autant que son comportement soit dicté par une cause juste.»