Un mur peint en rouge vénitien et, planté devant, un olivier qu'encadrent, impériales, deux colonnes en granit trouvées chez un antiquaire de Pondichéry: la façade de la maison du célèbre peintre, graphiste et designer suisse suggère une visite à tonalité baroque. Mais, en pénétrant dans le refuge de Roger Pfund, niché en pleine campagne derrière un rempart de bambous de 20 mètres de haut et arborisé d'une végétation méditerranéenne - «j'ai monté le Sud ici, j'ai acheté des oliviers, des palmiers, tout le monde s'est fichu de moi» -, on retrouve des nuances décoratives aussi variées que sur sa palette de coloriste génial. Son jardin d'abord. Somptueuse et foisonnante oasis où il se ressource et reçoit ses amis entre terrain de pétanque et terrasse menant à la piscine... Dans la cuisine, «le centre de la vie» et la pièce par laquelle on pénètre dans la demeure de ce bon vivant, cohabitent du très fonctionnel (des meubles USM - «dans l'habitat, c'est extraordinaire, USM est une référence pour moi») avec des souvenirs (comme cette armoire vitrine héritée de sa maman bourguignonne et contenant une collection de verres). Dans l'enfilade de petits salons-salles à manger aménagés par cet épicurien pour qui l'hospitalité est bien plus qu'une simple politesse, se mêlent des fauteuils disparates en rouge et noir, une assise de tracteur, des suspensions industrielles, un ancien meuble à cigares, un bananier. Et, sur les murs, quelques tableaux, les siens et ceux des autres, un majestueux miroir baroque récemment restauré.

Entre deux étages de sa maison et deux digressions mi-philosophiques mi-écologiques sur l'inutilité de certains objets («ça ne sert à rien de dessiner une chaise de plus ou d'écrire un livre de plus»), on repère ici et là certains objets ingénieux et beaux que Roger Pfund a créés (plusieurs coffrets - «je suis le roi des boîtes» - dont un contenant Le Nez du vin, méthode d'initiation à l'œnologie grâce à des fioles qui restituent les différents arômes des vins, un cadre à photos ludique à élastiques et coins de couleur, une affiche pour les cigarettes Gitanes et les fameux billets de banque français qu'il a dessinés avant l'avènement de l'euro). Côté meubles, dans ce domaine, l'homme est intarissable: «Dans le monde du design, de l'architecture, des gens fabuleux ont fait des choses extraordinaires depuis 5000 ans. Dans la période avant et après-guerre, je pourrais vous donner une liste de noms, tous les musts: Charles Eames, Frank LLoyd Wright. Et puis, il y a des femmes, Eileen Gray, Charlotte Perriand. Le Corbusier, c'est un peu plus compliqué parce qu'inventer le HLM, je ne sais pas si c'est une bonne idée. Mais je ne vais pas critiquer son travail; on ne l'a pas mis sur le billet de dix francs pour rien...» Il avoue: «Je me fais plaisir avec mon jardin, mon travail, mon engagement humanitaire et mon engagement design.» Car la maison de l'artiste recèle autant d'objets coups de cœur qui sont dans l'air du temps (une bibliothèque Mocco, le miroir Cadre de Philippe Starck, le livre Sumo d'Helmut Newton) que du design estampillé: une armoire en bois et en aluminium du designer suisse Thut, et principalement... des chaises: un prototype très rare de Gerrit Rietveld, une chaise de Mies van der Rohe, le siège Quarta de Mario Botta, le fauteuil Wink de Toshiyuki Kita, sans oublier des chaises cannées de Mart Stam. Et si l'on jette un œil à côté des chemins balisés, on remarque une impressionnante collection de chemises rangées par couleur sur un tourniquet, une coupe pleine de bonbons et, dehors, sur une table en teck, un plat indien avec des pétales de rose flottant sur de l'eau. «J'adore les bêtises comme ça», dit malicieusement Roger Pfund, ce créateur touche-à-tout qui maîtrise toutes les techniques de son art, de la peinture à la gravure en passant par la taille-douce, et qui refuse de «se réduire, être un spécialiste. Etre spécialiste, ça ne sert à rien.»