Le Vatican indiscret annonce la renonciation de Benoît XVI. Le dernier livre de Caroline Pigozzi, sorti en novembre dernier, s’élance sur une intuition aujourd’hui devenue réalité. Depuis le jeudi 28 février 2013, le 265e successeur de Pierre a quitté le siège pontifical et vit reclus à Castel Gandolfo, résidence d’été des papes, avant de déménager définitivement dans un couvent. La fatigue, la vieillesse, la maladie, les scandales, une Curie indisciplinée auront eu raison à 85 ans du successeur de Jean Paul II.

On profite de l’aubaine du passage à Genève de la journaliste de Paris Match qui arpente depuis seize ans le Vatican, un monde masculin où elle a imposé sa présence en robe noire et colliers de perles, parfois des croix, pour parler avec elle. «C’est dur d’y entrer, mais une fois passée la porte de bronze et montés les escaliers des palais vaticans, la compétition s’estompe.»

Jeudi au crépuscule, Caroline Pigozzi, au téléphone, demande un délai d’un quart d’heure. Puis encore quinze minutes. La grande reporter suit à la télévision les dernières minutes du pontificat de Benoît XVI. Comment manquer les adieux de Joseph Ratzinger, premier vicaire du Christ à prendre sa retraite depuis Célestin V en 1294? Comment bouder ce vol en hélicoptère dans les limbes de la ville éternelle? Non, elle ne peut pas. Alors, on renvoie l’entretien au lendemain.

Dès les premiers mots, on comprend. «Je ne pense qu’à ça», avoue-t-elle. Caroline Pigozzi scrute la Cité de Dieu, c’est son métier, son «obsession». A l’âge de 15 ans, sur la place Saint-Pierre, elle sait qu’un jour elle se consacrera aux moindres faits et gestes de la papauté.

Le Vatican indiscret révèle la vie inconnue du Saint-Siège. Le quotidien l’attire davantage que les dissertations théologiques, doctrinaires. Plus que les secrets d’Etat, ce sont les états d’âme qui l’attirent. Elle ausculte l’ordinaire au milieu de l’exceptionnel, jusqu’aux recettes préférées du pape.

Ses livres précédents trahissaient déjà son intérêt têtu pour la face privée, sinon tourmentée, des personnages publics: présidents de la République, monarques, papes et cardinaux. Elle a écrit un livre sur le couple Chirac, des articles sur la reine Elisabeth II, sur Juan Carlos. Elle a suivi de près et longtemps Jean Paul II, puis Benoît XVI.

Le Vatican indiscret renchérit. D’un chapitre à l’autre de l’ouvrage, il est peu question de Dieu ou du sort contemporain de l’Eglise. Au contraire, l’ouvrage prend l’allure d’une chronique livrée à la première personne; exemplaire de la méthode qui a fait le succès de la journaliste d’abord au Figaro Magazine puis à Paris Match. Elle a reçu en 1997 le Prix Louis Hachette (ex-Mumm) et, parmi plusieurs titres, la Médaille de vermeil de l’Académie française pour son Jean Paul II intime.

D’un côté, Caroline Pigozzi dévoile des destins très humains d’hommes «cultivés, engagés, angoissés». Sous la pompe baroque, écarlate de Saint-Pierre, règne la solitude, répète-t-elle, non sans empathie. «Un cardinal peut célébrer la messe de Noël au milieu d’une foule de fidèles et se retrouver juste après à vider seul le fond d’un verre de champagne.» Les robes rouges, publié en 2009, suite d’entretiens avec des éminences, dévoilait déjà un paysage de sentiments complexes, contrastés, heurtés. Vingt dignitaires, parmi lesquels peut-être le successeur de Benoît XVI, passaient à confesse, loin du Vatican. Heureux de parler alors qu’ils sont souvent contraints à la réserve, car la vedette à Rome reste le pape.

De l’autre, la journaliste sort de la pénombre et des velours les existences effacées des domestiques, des collaborateurs personnels. Souvent des femmes, subalternes et invisibles. Comme Loredana, Carmela, Cristina et Rossella, quatre laïques consacrées, au service du pape, ou Ingrid Stampa, fidèle collaboratrice de toujours de Joseph Ratzinger.

Quant au Vatileaks, la fuite de documents réservés qui a ébranlé la papauté en 2012, et autres affaires liées à la banque vaticane, aux mœurs des prélats ou aux frasques de la Curie, elle n’en fait pas son fonds de commerce. D’autres vaticanistes s’en chargent. Il faut dire que la culture du secret du Saint-Siège nourrit les fantasmes: complots, lobbies souterrains, pactes inavouables. On espère toujours une intrigue à la Borgia. La nouvelle saison de la série démarre d’ailleurs cette semaine en Italie, provoquant son lot de polémiques. Les plus prudes exigent ni plus ni moins sa suppression des programmes. Bref, à l’aube du conclave où 115 princes de l’Eglise choisiront le 266e pape, il devient difficile de séparer le grain de l’ivraie, le fait avéré de la conjecture destinée à exercer la pression.

Caroline Pigozzi se distancie de cette frénésie. «Les scandales dans la littérature sur le Vatican relèvent de la banalité.» Fidèle à sa conduite, dans le cas du Vatileaks, elle se désintéresse ou presque du contenu des missives divulguées. La journaliste se concentre sur le majordome accusé d’être la taupe. Elle expose la petite histoire de Paolo Gabrieli. Elle n’absout ni ne condamne: elle raconte.

Le procédé, certes pas inédit, fait merveille dans les cours et les corridors de l’Etat le plus petit de la planète avec ses quelque 800 habitants. Il nous rappelle, à contre-courant, que des hommes et des femmes y mènent des existences banales, terre à terre même si le divin, l’Histoire, le mythe et les espions hantent les lieux. «Je ne vais pas à l’évident», tranche-t-elle.

Pour démasquer le Vatican, «il faut savoir observer. C’est un monde de silence où le temps s’écoule pour l’éternité.» A Paris Match depuis 1992, hebdomadaire visuel s’il en est, elle a appris à radiographier les visages, les humeurs. «Depuis quelque temps, Benoît XVI montrait de la lassitude.» C’était prémonitoire.

La chroniqueuse des religions sur Europe 1 fuit la salle de presse. Elle piste «ce qui ne se dit pas». Les détails, même insignifiants, l’orientent vers l’essentiel. Elle «respire l’air des lieux». Elle va au contact des pèlerins. «Chaque jour, je prends des notes, sur le dos d’enveloppes, sur des bouts de papier, partout, tout le temps.» Deux sœurs traversent une rue avec des sacs de la poste: elle en fixe le souvenir en deux lignes. Puis, un jour, les deux sœurs surgiront, inattendues, dans un récit romain.

Dans ses livres et articles, on pourrait croire que Caroline Pigoz­zi a été «embedded», embarquée comme les journalistes de guerre. Elle est en première ligne, proche de l’action. De la chance, de la patience, des connaissances, sa biographie lui ouvrent des portes. Née en 1952, fille de Théodore Pigozzi, patron des usines Simca et proche du futur pape Jean XXIII, nonce à Paris, elle étudie entre autres à l’Institut San Domenico de Rome. Cette école de langue française en terre italienne jouit d’une excellente réputation. Karol Wojtyla connaît l’établissement, se sent en confiance. L’envoyée peut ainsi interviewer en tête à tête Jean Paul II, un privilège rare. Elle peut également converser discrètement avec des dizaines de cardinaux, voire récolter les confidences des collaborateurs du pape.

La posture n’est pas sans risque. L’auteure fait corps avec son objet. Caroline Pigozzi raconte la papauté autant qu’elle se raconte. «J’ai fait un serment avec moi-même: ne jamais exprimer mes sentiments dans un papier. J’essaie de garder la bonne distance. J’écris sur des gens qui m’intéressent. Je ne démolis pas ceux que je méprise.» Tarcisio Bertone, le puissant secrétaire d’Etat de Benoît XVI, compte parmi les mal-aimés. Du coup, cet homme de 79 ans, camerlingue chargé des biens matériel du Saint-Siège jusqu’à la désignation du nouveau pape, doit se contenter de rares apparitions au fil des 370 pages du livre.

Le Piémontais ne sera certainement pas le nouveau pape. Il est trop étranger au besoin de renouveau et de réforme que l’on prête à l’Eglise. Le prochain pontife «devra avoir un caractère fort, une santé vigoureuse. Il devra tenir la Curie. Il devra être international, mondialisé.» Les candidats ne manquent pas. Encore que tout le monde affiche retenue et modestie. D’ici au conclave, les papables «vont être observés à la loupe. Il faudra quelqu’un de complètement transparent. C’est une grande nouveauté», soupire Caroline Pigozzi. Et une gageure dans un univers opaque que la journaliste s’efforce de déchiffrer depuis longtemps. Caroline Pigozzi sera l’invitée d’un déjeuner-débat du réseau Convergences le 8 mars à Genève. www.e-convergences.ch

«Au Vatican, il faut savoir observer. C’est un monde de silence, où le temps s’écoule pour l’éternité»