Hillary Clinton avait posé une seule condition à l’heure de ravaler sa fierté et d’accepter de devenir la secrétaire d’Etat de son ancien rival Barack Obama: trouver toujours ouverte la porte du Bureau ovale. Privée de la présidence, elle ne voulait avoir de comptes à rendre qu’au président et donc voulait un accès privilégié.

Pour l’instant, la nouvelle cheffe de la diplomatie n’a pas eu besoin de cet accès. Ou, plutôt, elle n’a pas encore eu le temps de l’exploiter. Le Japon, la Chine, l’Indonésie, puis le Proche-Orient, puis l’Europe où elle devra en outre rencontrer son homologue russe. Depuis qu’elle a pris la tête du Département d’Etat, l’ancienne First Lady n’a pas eu de répit. Dans ce premier pèlerinage mondial, chacune des étapes pourrait être à elle seule comme l’ouverture d’un chapitre d’avenir. A Washington, son patron Barack Obama est entièrement immergé dans les plans de relance et les budgets qui doivent sauver l’économie américaine. Hillary Clinton, elle aussi, poursuit un très ambitieux plan de relance: faire repartir la machine diplomatique sur de nouvelles bases. Redonner aux Etats-Unis, sur tous les fronts, la stature internationale qu’ils ont perdue. Le principe, énoncé par l’intéressée, est simple: faire en sorte que les Etats-Unis soient partie prenante dans chaque événement qui façonnera le monde de demain.

Pour ce faire, l’ancienne première dame des Etats-Unis ne doit pas seulement gommer huit ans d’administration républicaine. C’est en partie aussi son propre passé qu’elle doit éponger. A Pékin – destination cruciale où se joue, selon ses propres termes «la relation la plus importante du XXIe siècle» – son nom sentait le soufre. Les dirigeants chinois ont la mémoire longue, et ils n’avaient pas oublié l’époque où la First Lady venait leur donner des leçons de respect des droits de l’homme. Idem au Proche-Orient, où celle qui visait alors le poste de sénatrice de New York mettait les pieds dans le plat, en embrassant avec trop d’effusion (au goût des électeurs juifs de New York) la femme de Yasser Arafat ou au contraire, plus tard, semblant ignorer complètement le sort des Palestiniens, comme si elle n’avait jamais entendu parler de ce que l’on appelait encore les Territoires occupés.

En contraste, Hillary Clinton est soucieuse aujourd’hui de remplir le mandat «global» que lui a assigné son président. Les victimes du régime autoritaire chinois attendront face aux menaces plus vastes que les Etats-Unis semblent (re)découvrir et qui ont pour nom prolifération nucléaire, récession mondiale, réchauffement climatique ou colère du monde arabo-musulman.

«Hillary» profite de la vague planétaire qu’a soulevée Barack Obama et de la soif qu’a le monde d’une Amérique tournée vers le multilatéralisme. Elle est aussi l’un des personnages politiques les plus célèbres de la planète. Mais elle y a mêlé encore ces dernières semaines l’expérience acquise au long d’une interminable campagne électorale. A une certaine dureté, qui lui a toujours été associée, elle ajoute ainsi une offensive de charme qui donne un nouveau visage à la diplomatie américaine. «Etant donné notre image dans le monde aujourd’hui et ce dont nous avons hérité, je vois notre travail maintenant comme un besoin de réparer nos relations, pas seulement avec les gouvernements, mais aussi avec les gens», explique-t-elle.

«Avec les garçons»

En Egypte, elle a déclenché les ­applaudissements des journalistes arabes en assurant qu’elle voulait «parler avec le cœur». En Asie, elle a multiplié les «rencontres» avec les habitants. A Séoul, elle a provoqué l’embarras de ses hôtes en évoquant la succession au pouvoir en Corée du Nord, ce «royaume ermite». Au Japon, elle a même fait rougir des lycéennes: si elle semble si forte, rigolait-elle, c’est parce qu’elle a «beaucoup joué avec les garçons» quand elle était plus jeune…

«Nous devons utiliser ce que nous avons appelé le «smart power», assurait-elle aux membres du Congrès lors de sa nomination. Toute la palette des instruments à notre disposition, diplomatiques, économiques, militaires, politiques, légaux et culturels, choisissant le bon outil, ou la combinaison d’outils adaptés à chaque situation.»

Paradoxalement, Hillary Clinton peut aussi, en partie, reprendre le jeu là où l’avait laissé le dernier président démocrate américain. Au Proche-Orient, ce sont encore les vieux «paramètres Clinton» qui pourraient servir de cadre à une éventuelle résolution du conflit, malgré les catastrophes en cascade qui se sont abattues sur la région depuis le départ de Bill Clinton. A Genève, la rencontre avec son homologue Sergueï Lavrov – qui vise «à remettre les compteurs à zéro» avec la Russie – aura aussi un air de déjà-vu, lorsque son mari s’entretenait sur les bords du lac Léman avec le président syrien Hafez el-Assad. Une époque à laquelle Hillary Clinton n’assistait qu’en spectatrice à ce jeu de garçons.